Enfin il fallut partir! la veille, ce bon Joseph, sa femme, cette pieuse princesse que les grâces du Ciel devraient combler, emmenèrent l'exilée à Morfontaine... Ce titre ne fut qu'un motif de plus pour qu'on lui prodiguât les égards les plus empressés et les plus touchants..., et pourtant elle souffrait, la pauvre femme!... elle souffrait, elle souffrait bien!... elle avait la griffe au cœur, comme elle le disait.
Elle partit de Morfontaine, et fut attendre dans une mauvaise auberge, à deux lieues de Paris, le résultat d'une dernière tentative pour savoir si elle pouvait aller en Prusse. Hélas! tout pour elle devenait une difficulté! Elle attendit; il semblait que le mot réussir ne pouvait plus être employé pour elle; tout devenait impossible...; elle ne savait plus que craindre et pleurer... Et qui de nous n'aurait aussi pleuré en voyant cette femme dont le nom était deux fois prononcé avec orgueil par nous? car nous la regardons comme à nous; et son père[128] avait assez donné de preuves qu'il avait un cœur français pour que la France le reconnût pour un de ses fils... Qui donc n'aurait pleuré en voyant cette femme avec des enfants et des domestiques, attendant dans une mauvaise salle basse d'une auberge de village qu'il lui parvînt une dernière réponse d'un ami... de Joseph...? Cette réponse n'arrivait pas! N'osant pas rentrer dans Paris, n'osant pas attirer l'attention par un séjour prolongé, elle partit et fut attendre dans une autre auberge à la même distance.
Cette vie errante, comme celle d'une criminelle, lui était odieuse, et cette solitude... cet isolement... cette douleur silencieuse qui redoublait en se refoulant au cœur...! Comme elle souffrait!...
Si che tornò la flebile parola
Più amara in dentro
A rimbombar sul cuore.
Plusieurs années après, madame de Staël frissonnait encore en se rappelant cette auberge, cette chambre obscure et fétide; elle revoyait dans son souvenir la fenêtre, la maison, le chemin par lequel le messager arriva enfin!... Hélas! elle avait fondé un dernier espoir sur le retour de cet homme... Il ne rapportait que des lettres de recommandation pour Berlin, et une lettre de Joseph Bonaparte pour elle, contenant un adieu d'une tendresse noble et douce; mais une consolation lui était arrivée avec cette lettre, un ami voulait l'accompagner pendant quelques lieues... Benjamin Constant; mais il aimait beaucoup Paris aussi lui! Devait-elle lui imposer par la tyrannie du cœur ce qu'elle reprochait si amèrement à la tyrannie despotique! Non, lui dit-elle, non, vous ne partirez pas!... mais il le voulut et il l'accompagna.
Hélas! l'infortunée avait besoin d'avoir auprès d'elle un ami qui la comprît et soulageât son âme de ce poids affreux qui l'étouffait... À chaque tour de roue il lui semblait éprouver une douleur profonde..., et lorsque les postillons se réjouissaient de l'avoir conduite rapidement, elle se sentait prête à pleurer... C'est ainsi qu'elle fit quarante lieues sans savoir presque où elle était, et ne comprenant qu'une chose, c'est qu'elle était exilée!...
Hélas! une autre peine devait bientôt faire pâlir celle-là!... Une peine devant laquelle toutes les autres devaient fléchir..., celle de la mort de son père!...
Ce fut à Weymar que le courrier chargé de cette nouvelle la rencontra; mais on la lui cacha et on ne lui remit qu'une lettre annonçant son danger. Elle partit aussitôt en demandant à Dieu un moment, une heure, pour qu'elle pût arriver à temps pour recevoir la bénédiction paternelle!... Et quand elle priait pour lui, le vieillard priait déjà pour elle dans un monde meilleur!
SALON DE SEGUIN.
AN VII ET AN VIII (98 ET 99).
Après les choses sérieuses que nous venons de raconter, c'est un agréable délassement que de reporter sa pensée sur Seguin et sa maison. Pour qui n'a pas connu cet homme, la chose sera toujours amusante: seulement elle sera moins croyable.