Seguin était un chimiste assez habile, qui fit une bonne application de son savoir aux choses utiles. Ayant une fortune déjà faite, quoique modeste, il travailla avec activité aux découvertes importantes que Lavoisier avait commencées et que Fourcroy continuait. En l'an III, Fourcroy fit un rapport favorable sur sa tannerie qui le mit à même d'obtenir des fournitures de cuirs pour les armées. Bientôt sa fortune fut centuplée; il devint riche à compter par millions... Alors il voulut une femme bien née et bien apprise, parce qu'il n'était ni l'un ni l'autre, et une victime fut livrée à cet homme, pour apprendre à l'infortunée que le bonheur n'existe pas sous des courtines de velours et des lambris dorés.

Seguin n'était pas fou, mais il en avait toute l'apparence; et, s'il y eût tenu autant que M. Émile Deschamps, il pouvait se faire passer pour un habitant de Charenton. Eh bien! tel est l'empire de la mode, que les bals de Seguin, donnés par lui dans sa jolie maison de la rue d'Anjou, devinrent en peu de temps si courus, qu'il refusait à peu près cinquante personnes tous les mardis, jours de ces mêmes bals.

Il y avait alors dans Paris une manie singulière: c'était celle de la danse; on portait cet art au-delà de tout autre; et, pour qu'une jeune fille fût bien élevée, il fallait qu'elle dansât comme mademoiselle Chevigny ou mademoiselle Chameroy. Les hommes avaient aussi le même entêtement: lorsqu'une maîtresse de maison donnait un bal, elle avait grande attention de mettre d'abord sur la liste les demoiselles qui dansaient le mieux; pourvu qu'une femme eût une fille belle danseuse, elle était sûre d'être invitée. Quant aux hommes, plusieurs ne devaient leur admission dans le monde qu'à leur talent pour la danse. M. de Trénis, par exemple, n'était connu que pour cela, bien qu'il valût beaucoup mieux; M. de Châtillon et beaucoup d'autres. M. Laffitte seulement et M. Dupaty avaient d'autres droits pour être admis dans la bonne compagnie...

Seguin avait deux passions fort opposées pour la manière de les satisfaire: la chasse et la danse; il les aimait toutes deux avec excès, et pourtant chassait en dépit du bon sens, ne dansait jamais, et ne savait pas faire une assemblée. Seguin était un type bien curieux à observer.

Lorsque sa maison de la rue d'Anjou fut arrangée avec toute l'élégance et le luxe que l'avarice porte à l'excès, comme on sait, lorsqu'elle veut paraître, Seguin ouvrit sa maison; sa femme en faisait alors les honneurs, et du moins on y trouvait un accueil convenable. Mais qu'on juge de l'étonnement de chacun, lorsqu'en arrivant dans un salon meublé avec une recherche tout élégante, après avoir traversé un vestibule rempli de fleurs et chauffé à une température d'été, ainsi qu'un escalier garni de tapis et de nattes indiennes, après avoir parcouru plusieurs pièces remplies d'objets d'arts et de magnifiques tableaux, on trouvait un maître de maison en redingote et EN PANTOUFLES... Si Seguin avait voulu faire une insolence à ceux qui venaient chez lui, il aurait alors bien fait de continuer, parce qu'on aurait mérité d'être traité ainsi, puisqu'on le souffrait; mais la chose était toute naturelle chez lui: c'était un sauvage éloigné même de toute volonté de civilisation. En recevant ainsi, il croyait vous mettre à votre aise vous-même, et n'en allait pas moins dans tous ses magnifiques salons, se promenant comme s'il eût été frisé comme Cambacérès et l'épée au côté; il veillait à ce que l'orchestre fût excellent, et que les contredanses fussent jouées par Julien, homme à la mode comme Strauss l'est aujourd'hui pour faire danser. Sa manie de bal était portée si loin, qu'il fit faire par Julien des contredanses pour son bal expressément, et qu'on ne pouvait jouer ailleurs, à moins que ce ne fût par réminiscence; mais, quant à Julien, la chose lui était défendue... Il avait aussi composé des quadrilles: car le malheureux jouait du violon; mais jamais nous ne pûmes danser ses contredanses, et il en fut pour sa dépense de temps, et nous ne les dansâmes pas.

Les femmes priées chez Seguin étaient, la plupart, choisies dans la haute banque élégante de Paris: c'était madame de Rougemont, alors jeune et charmante; madame Malet, madame Hamelin, madame Doumerc, mademoiselle Doumerc (depuis madame Delannoy), madame Roger, et une foule d'autres; mais, en tête de toutes, il faut mettre madame Hainguerlot... Ensuite, il y avait plusieurs femmes de la société de la famille de madame Seguin; puis venaient les belles danseuses, telles que mademoiselle Charlot[129], mademoiselle Pérotin, mademoiselle Lescot (aujourd'hui madame Haudebourt), madame Hamelin, etc., et si je puis ajouter mon nom à cette liste, je l'y mettrai... Seguin, aussitôt que le bal était commencé, faisait sa tournée; il allait auprès de toutes nos mères pour demander, à l'une une gavotte, à l'autre le menuet de la cour, à une autre encore, la gavotte de la dansomanie... Et puis, lorsqu'il apprenait que l'une de nous dansait un pas quelconque autre que la gavotte, il ne laissait aucune cesse, aucun repos, que le pas ne fût dansé. Madame Hamelin et moi nous dansions un pas avec des variations dans les règles; à chaque reprise et à chaque variation de l'air, les pieds les répétaient aussi. C'était sur l'air des Folies d'Espagne, et avec accompagnement de harpe; cet air avait été arrangé pour madame Hamelin et moi, pour le danser à un bal qu'elle donna chez elle. Ma mère, qui l'aimait comme son enfant, voulut bien que je dansasse ce pas chez elle, mais non pas dans une maison étrangère. Seguin eut beau supplier ma mère, elle ne voulut jamais me le permettre. Nous dansions ce pas avec M. de Trénis, et Nadermann nous accompagnait sur la harpe; il avait été arrangé par Despréaux, mari de la fameuse demoiselle Guimard, et homme rempli d'esprit.

Monsieur de Trénis était non-seulement invité chez ma mère lorsqu'elle donnait des bals, ce qui avait lieu quatre fois au moins par hiver; mais il venait chez elle dans le courant de la semaine. Ma mère avait appris à l'apprécier; elle avait trouvé en lui d'autres qualités que de savoir danser la gavotte; il était donc mon danseur très-fidèle dans les bals où nous allions: ce qui était une grande affaire dans ce temps-là.

Aujourd'hui, quand on donne une fête, il faut qu'on y étouffe; il faut qu'on y laisse une manche de sa robe, une moitié de sa guirlande, et alors on s'est bien amusé...; on danse, c'est-à-dire qu'on figure jusqu'à soixante dans ce qu'on appelle un quadrille; on y est coudoyé au point de pouvoir à peine s'y hasarder sans courir le risque de faire battre son danseur, tandis qu'autour de la contredanse la foule est aussi tellement pressée, qu'on ne peut ni voir, ni entendre, ni remuer.

Ce n'est pas que je blâme cette coutume: c'est peut-être amusant, et puis ensuite, j'ai pour habitude de trouver la mode en permanence toujours bien, parce qu'elle plaît; et, en effet, elle doit plaire puisqu'elle existe.

Mais, du temps de ces bals où on dansait en conscience, et trop en conscience même, c'était fort différent: on n'invitait que le nombre de personnes que pouvait contenir votre maison. Ainsi donc, dans cette maison de Seguin, il y avait peut-être deux cents personnes d'invitées; aujourd'hui, il y en aurait six cents. Voilà la proportion et la différence.