—J'ai bien fait, dit alors Lucien en riant.
Dans ce moment on annonça David et Gérard; ils étaient aussi fort intimes dans la maison, et Lucien alla à eux avec empressement. Un instant après, arriva Cerrachi, ce jeune sculpteur qui plus tard devait porter sa tête sur l'échafaud; je le connaissais, l'ayant déjà vu chez une de nos amies qui demeurait à Auteuil... Ce surcroît de causeurs nuisit à notre bonne soirée; on devint silencieux. Fleury vint de notre côté, et dit à mon frère: Si le ministre veut, nous allons rompre cette glace qui commence à s'étendre sur nous; c'est la venue de David qui a fait cela... Ma pauvre camarade en est toute pâle... mais il faut conjurer cet épouvantail. Je vais dire quelques vers du Misanthrope avec mademoiselle Contat.
On pense que la proposition fut reçue avec joie. Les acteurs furent admirables. Ils dirent ensuite des scènes du Tartufe et la jolie scène de la Gageure imprévue. Dugazon se mit aussi de la partie; il dit à lui seul une scène des plus comiques: c'est un acteur de province qui vient pour s'engager dans un théâtre de Paris; il a une prononciation presque bégayante et un bras qu'il tient caché... Le directeur lui demande ce qu'il sait; l'autre lui dit qu'il sait tout. Le directeur demande quelques vers; le solliciteur lui offre de lui dire la première scène d'Alzire; il fera Alvarez... Il ôte son manteau et commence... Au bout d'un moment son bras arrive et se place devant lui après beaucoup de balancement; l'homme lui donne une forte tape de la main droite, et le bras retourne d'où il venait; mais, au bout d'un moment, il revient toujours, par son propre poids et par un mouvement que ne peut s'expliquer le directeur; de plus, l'acteur ne peut dire ni les R ni les T...
—Mais, monsieur, qu'a donc votre bras, demande enfin le directeur.
L'ACTEUR.
Monsieur, ce n'est pas mon bras!
LE DIRECTEUR.
Comment! ce n'est pas votre bras! en voilà bien d'une autre à présent!
Non, monsieur, ce n'est pas mon bras, je vous dis que ce n'est pas mon bras.