Au bout d'un quart d'heure, la conversation fut animée comme si l'on s'était trouvé cent fois dans le salon de Lucien. C'est que lui-même y mit une bonne grâce charmante et une volonté de tout réunir. Il savait tenir son salon comme une femme d'esprit qui s'y entend; une causerie s'établit, et cette causerie fut charmante. Mademoiselle Contat et Fleury racontèrent une foule d'anecdotes de la Révolution. Fleury nous parla de madame de Sainte-Amaranthe, de sa fille, charmante et douce créature; de mademoiselle Lange, l'actrice à la mode pour les jeunes emplois; de mademoiselle Mars, déjà connue et appréciée; et, sur tous ces objets, toujours des données justes et claires.
Au moment où la conversation avait le plus de mouvement, on annonça madame et mademoiselle de Coigny; elles étaient de la société intime du ministère, et certes, en cela, Lucien avait montré son goût.
—J'avais envie de prier madame de Staël, dit Lucien, et je ne sais pourquoi je ne l'ai pas fait...
—C'est un bon mouvement intérieur qui vous a retenu! s'écria madame de Coigny...
—Pourquoi? dit Lucien.
—Parce que vous auriez fait une école, lui dit-elle plus bas en regardant mademoiselle Contat qui souriait finement à un coup d'œil de Fleury... tenez, voyez! elle m'a devinée.
Mademoiselle Contat se mit à rire... Lucien regardait toujours pour deviner; enfin madame de Coigny lui dit très-bas:
—C'est que la baronne déteste mademoiselle Contat.
Madame de Coigny faisait allusion au mot qui fut dit, et qui mit madame de Staël en fureur lorsqu'elle l'apprit. Elle était liée avec M. de Narbonne, qui l'était avant avec mademoiselle Contat. Celle-ci, piquée de l'abandon du comte, dit un jour devant quelques personnes en se regardant au miroir:
—Au fait, je ne puis me plaindre de ce qu'il a quitté la rose pour le bouton[159].