L'ACTEUR.

Comment! vous avez remarqué cela aussi?... Que diable! vous remarquez tout! vous avez le caractère difficile!... C'est vrai, je dis un peu difficilement les R et les T... mais qu'est-ce que cela fait? je dis bien toutes les autres lettres!...

LE DIRECTEUR.

Cela ne me suffit pas, monsieur; et puis... je n'ai pas de place vacante.

L'ACTEUR.

Ah! par exemple, c'est un peu fort! Comment! vous n'avez pas de place?... il ne fallait donc pas me faire déclamer mon Alvarez!... Je n'ai pas de place!... Ils sont tous comme cela dès qu'ils m'ont entendu, ces directeurs; ils n'ont plus qu'une parole: Je n'ai pas de place... Je crois, en vérité, qu'ils ont peur de moi...

Mais ce qu'il est impossible de rendre, c'est le comique de Dugazon lorsqu'il jouait cette scène, soit avec un de ses camarades, soit seul, et en changeant sa voix; il était toujours excellent.

Cette soirée fut un enchantement pour moi. On prit du thé, des glaces, et nous nous séparâmes à une heure du matin.

Lucien avait souvent de ces soirées particulières où l'on récitait des vers; on faisait de la musique, on faisait une lecture, on écoutait la relation d'un voyage; après, si les jeunes personnes et les jeunes femmes étaient en nombre, on dansait quelques contredanses.

Dans la semaine, ou, pour parler la langue du temps, dans la décade, il donnait un grand dîner où se trouvait toute la littérature: Lemercier, Legouvé, madame de Staël, Fontanes, Châteaubriand qui arrivait et venait de faire paraître son Génie du Christianisme, Atala et René, admirables créations qui devaient tant avoir de détracteurs, pour que la justice qui leur serait rendue plus tard fût plus grande et plus lumineuse encore... J'aimais ces dîners du ministère par cette réunion si belle de toutes ces intelligences de notre époque, et puis la conversation était toujours soutenue par Lucien avec une grande adresse; il était, je le répète encore, aussi adroit qu'une femme d'esprit.