Le local de l'hôtel de Brissac était fait pour les fêtes. Le premier Consul dit à son frère de donner des bals et d'inviter tout ce que Paris contenait de bonne compagnie. Les listes que j'ai vues chez madame Lucien contenaient bien des noms qui ne furent pas annoncés à la porte de l'appartement. Le pouvoir de Napoléon n'était pas reconnu comme il le fut ensuite, et le faubourg Saint-Germain n'y alla que par fraction.

Les jours de bal, non-seulement tous les salons étaient ouverts, mais aussi la belle galerie. C'était là que se tenait la maîtresse de la maison, ainsi que madame Bonaparte lorsqu'elle y venait; elle y était presque toujours avec Hortense de Beauharnais, sa fille, qui ne se maria que deux ans après.

Les femmes qui étaient les plus remarquables par leur beauté à ces bals étaient: madame Marmont; madame Desbayssins, qui venait de se marier et qui était charmante; mademoiselle Logier, petite-fille de Préville le Pelet, ancien ministre de la Marine; mademoiselle Charlot, madame Visconti, mademoiselle de Beauharnais, madame de Lavalette, mademoiselle Fanny de Coigny, madame Charles de Noailles, madame de Custine, madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély, madame de Chauvelin, et une personne des plus belles, mais qui alors relevait de maladie... c'était madame Méchin...; elle revenait d'Italie[160]...

Les bals de Lucien étaient charmants; on dansait, on s'amusait; on servait un fort beau souper, et puis on dansait jusqu'au matin. Lucien exigeait que le bal continuât quoiqu'il n'y fût plus... Et on se séparait en prenant des engagements pour le bal de la semaine suivante.

Les toilettes commençaient à être plus élégantes qu'elles ne l'avaient été sous le Directoire: c'était surtout pour le bal que cette différence était sensible. Jusque-là les fleurs avaient peu repris; mais à la seconde époque on les vit revenir par touffes et en guirlandes, sous toutes les formes; l'une des plus agréables était celle-ci:

Un corset bleu en velours ou en satin, la jupe en crêpe blanc sur une marceline blanche et bordée de deux rouleaux de ruban du même bleu que le velours ou le satin du corset, un tablier ayant deux poches, dont l'une était ouverte à demi, et laissait tomber en apparence des touffes de bluets qui étaient dans cette poche et qui étaient retenus comme une traînée de fleurs sur le tablier; sur la tête, des bluets en guirlande ou en touffes.

Ce même costume était ravissant avec des roses. Je ne sais pourquoi on ne le renouvèlerait pas aujourd'hui...; c'est à un de ces bals chez Lucien que je vis un jour une robe fort belle et fort étrange à madame Bonaparte.

Cette robe était de crêpe blanc, et entièrement parsemée de petites plumes de toucan; ces plumes étaient cousues au crêpe, et à leur queue était une petite perle. Madame Bonaparte avait avec cette robe des rubis en collier et aux oreilles. La coiffure, chef-d'œuvre de Duplan, était faite avec les mêmes plumes montées en guirlande.

Une autre fois elle avait une robe de crêpe blanc, également et entièrement parsemée de feuilles de roses du rose le plus suavement frais. Je n'ai rien vu de plus odorant, pour ainsi dire, que cette robe, qui, au reste, ne pouvait être mise qu'une fois. Quant à sa fille, elle ne portait qu'une robe courte, et par-dessus ce qu'on appelait un peplum, une petite tunique grecque, cette tunique toujours de couleur, et la robe toujours blanche.

Cet hiver de 1800 fut non-seulement gai, mais heureux. On voyait la société renaître; chacun revenait, on formait des projets, on croyait à un avenir. Le gouvernement consulaire donnait de la confiance. Lucien, cependant, n'était plus aussi bien avec son frère. Il continua cependant toujours à recevoir et à donner des fêtes. Tout à coup elles cessèrent. Lucien venait de recevoir l'ordre de partir pour l'Espagne. Ce fut Chaptal qui le remplaça.