Lucien demeura en Espagne le temps nécessaire pour faire le traité de Badajoz, puis il revint à Paris dans l'hiver de 1802. Alors il était veuf: Christine[161] était morte. Lucien acheta le magnifique hôtel de Brienne[162], et l'orna de tableaux, de statues et d'objets d'art. Félix Desportes, son ami très-intime, homme d'esprit, de bonne compagnie, l'aida à former cette fois son salon, et à le faire comme un salon du monde, parce que, n'étant plus ministre, il n'était plus assujetti à aucune obligation. Le comte Charles de Châtillon, homme bien né, que la Révolution avait fait artiste, le dirigea de son côté dans les achats de tableaux[163], et fit un musée de sa maison. Les premiers artistes de l'Europe trouvaient en Lucien un Mécène qui sentait et comprenait les arts. J'avais un grand plaisir à l'entendre juger par le sentiment qu'il éprouvait: ce sentiment n'était jamais faux.

Madame Bacciochi, sœur aînée de Lucien, vint loger chez lui et fit les honneurs de son salon. Un homme qui est le chef de la littérature actuelle allait beaucoup chez Lucien: c'était M. de Châteaubriand. Il passait souvent quinze jours au Plessis, qui était aussi devenu un lieu de réunion plus agréable que les châteaux nouveaux; à Paris, M. de Châteaubriand allait tous les jours chez Lucien. C'était le moment où le Génie du Christianisme venait de révéler un grand homme à l'Europe; Atala et René fondaient cette école romantique que Rousseau et Bernardin avaient indiquée, et que M. de Châteaubriand commanda, pour ainsi dire, de suivre.

Ce fut alors que Lucien eut vraiment un salon. M. de Fontanes était le plus assidu, par une raison que chacun savait sans la comprendre; mais il était à l'hôtel de Brienne tous les jours, et s'était fait le maître des cérémonies de la conversation. Madame Bacciochi, qu'il dominait plus qu'elle ne le dominait (quoiqu'il en dit), parlait moins en docteur soutenant une thèse, lorsqu'il était là. M. de Fontanes avait nécessairement introduit ses amis dans cette société, qui, étant maintenant particulière, était libre d'admettre ou de refuser qui elle voulait. Chénier, Legouvé, Lemercier, n'étaient pas au nombre des élus, non plus que Talma et tout ce qui était dans cette ligne d'opinion.

Neuilly[164] était plus convenable pour Lucien que le Plessis-Chamant, qui était à douze ou treize lieues de Paris. Ce fut à Neuilly qu'eut lieu la fameuse représentation d'Alzire, cette représentation où madame Bacciochi était si curieuse à voir dans le rôle d'Alzire; Lucien déclamait bien, mais sa voix était trop criarde et trop haute.

Ce fut dans l'une des soirées de l'hôtel de Brienne, dont on parlait déjà comme de l'hôtel de Rambouillet, au pédantisme près, qu'eut lieu la première présentation du prince Camille Borghèse, sur lequel Lucien jeta aussitôt les yeux pour sa sœur Pauline. Le prince Borghèse est le premier homme présenté en habit habillé. Le sien, en raison de la saison (on était au mois de mai), était en étoffe légère, couleur changeante, ce que nous appelons gorge de pigeon; il avait la brette en travers, et portait sous le bras un petit chapeau garni de plumes, mais non pas comme tous les chapeaux; celui-ci était EN TAFFETAS... noir à la vérité. J'ajoute ce mot, car de l'humeur dont ils étaient à la cour du Pape, le chapeau aurait bien pu être de la couleur de l'habit.

Ce fut dans l'été de 1803, après avoir eu pendant longtemps, comme on le voit, une maison bien agréable[165], que Lucien fit la connaissance de madame Joubertou. Ce fut à Méréville, ravissant séjour, appartenant à M. de Laborde.

M. Alexandre de Laborde, ami intime de Lucien, était aussi de sa société journalière. J'ai parlé de ses qualités personnelles, de son esprit original, mêlé à cette distraction qui lui donne peut-être du charme de plus, et à cette bonté parfaite qui lui fait conserver ses amis. J'ai parlé de tout cela avec détail. Mais je dois revenir sur ce sujet, pour dire que Lucien devait se plaire dans la société de M. de Laborde; aussi était-il du très-petit nombre de personnes privilégiées chez lesquelles Lucien allait à la campagne. Méréville est un lieu enchanté, comme chacun sait. Ce fut dans ce paradis que Lucien rencontra madame Joubertou. Alexandre de Laborde, sans penser qu'il faisait une princesse, l'avait engagée avec un ami, M. Chabot de Latour, le tribun; madame Chabot, fort jolie femme, moins liée avec madame Joubertou que le tribun, était aussi de la partie. C'était donc sans songer à mal, il s'en faut, que M. de Laborde fit le mariage de Lucien avec madame Joubertou; car ce fut cette première partie de Méréville qui décida malheureusement de la vie de Lucien: je dis le mot malheureusement, parce qu'il est juste.

Pendant ce temps-là, madame Bacciochi était à Neuilly, occupée à déclamer avec Lafon[166], à pérorer avec M. de Fontanes. Lucien épousa madame Joubertou, qui divorça tout exprès. L'Empereur, qui devait être couronné quelques mois plus tard, refusa son consentement et exila Lucien, qui partit pour l'Italie. Alors l'hôtel de Brienne devint désert, et la société française, qui avait été ranimée dans cette maison, redevint inactive pendant quelques mois, pour se réveiller enfin sous l'Empire et ressaisir son sceptre.

FIN DU TOME TROISIÈME.

TABLE
DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE TROISIÈME VOLUME.