Robespierre avait dans sa maison de la rue Saint-Honoré un cordonnier pour portier, et dont la femme faisait le ménage du dictateur. Un jour il dit à cette femme:

—Fais monter ton mari.

Le mari monte en tremblant.

—Que me veux-tu, citoyen?

Robespierre écrivait:

—Prends ce papier, lui dit-il, va au ministère de la Guerre, et fais ta soumission pour six cent mille paires de souliers.

Le cordonnier-tire-cordon se mit à rire.

—Six cent mille paires de souliers!... Ah! ben, quand je vivrais comme Mathusalem, je ne pourrais pas; y m'faut trois jours pour...

—Imbécille, dit Robespierre, tu les feras faire! crois-tu que je veuille te les faire confectionner à toi-même!

L'homme alla où on l'envoyait. Il ne savait pas écrire; sa femme signa pour lui. Il fit une grande fortune..., laissa là le tiret et sa forme, se lava les mains et se lança dans un certain monde. Il se fit entrepreneur de bâtiments; mais soit que Robespierre eut déteint sur lui par ses bienfaits, soit que sa nature fût mauvaise, cet homme était cruel et se fit détester de ses ouvriers... Un jour (il y a de cela deux ou trois ans), il faisait bâtir une maison sur le boulevard Bonne-Nouvelle; les ouvriers lui ménagèrent une bascule[76-A]... Et il mourut ainsi laissant plus de deux millions que lui avait fait gagner le caprice d'un tigre.