En 1789, la Reine, qui l'aimait, voulut la voir jouer. On lui donna deux jours pour apprendre ce rôle, c'était celui de la Gouvernante: il a sept cents vers; elle l'apprit et le joua.
«J'ai appris depuis deux jours (écrivit-elle à la personne qui fit ses remerciements à la Reine) que le siége de la mémoire est dans le cœur.»
Ce fut cette lettre qui la fit enfermer en 1793.
Elle quitta le théâtre encore jeune et charmante[32]; elle avait épousé depuis dix ans le chevalier de Parny, neveu du poëte et poëte lui-même. La société et la causerie de mademoiselle Contat étaient charmantes. Je l'ai vue très-souvent à la Malmaison, où elle était toujours fort accueillie.
Sa sœur n'était pas mauvaise, mais elle n'était jamais bonne; elle jouait passablement quelquefois les servantes de Molière.
Mais une personne charmante, qui était tout à la fois bonne actrice, bonne amie, bonne fille, excellente femme, c'était mademoiselle Devienne. Ses camarades l'adoraient. Le public ne manquait jamais de venir remplir la salle le jour où son nom se voyait sur l'affiche... Bientôt ce fut un délire, et son nom valait comme pour une nouvelle pièce. Elle était jolie, et surtout jolie pour une soubrette... un nez fin, des yeux vifs, une bouche fraîche et bien garnie et familière au rire...; des mains, une taille, un pied... tout cela, le bon Dieu l'avait fait comme si elle eût été sotte, et Dieu sait qu'elle ne l'était pas... En peu de temps elle eut un nom, une position, et une élevée, dans la sphère qu'elle s'était choisie.
Mais qui était-elle? Ah! voilà le roman, ou plutôt l'histoire.
Mademoiselle Devienne était de Lyon. Son père était menuisier ou charpentier, je ne sais bien lequel des deux; mais ce que je sais, c'est qu'il était le plus renommé dans la ville pour son honneur et sa probité. On disait du père Thévenin que si la noblesse avait ses chartres, la bourgeoisie les avait aussi. Ainsi donc le père Thévenin était le doyen de son état, et il était honoré et respecté de tous.
Il se disposait, avec sa femme, à parler à leur fille pour lui faire épouser un honnête garçon à rabot et à scie, selon l'usage antique et solennel de la famille. Mais les enfants pensent quelquefois différemment de leurs parents; c'était précisément le cas de la petite Thévenin. Elle se consulta, et vit en elle une si grande horreur pour le rabot et la scie, qu'elle voulut épargner du malheur au brave menuisier qu'on lui donnerait pour mari; et un matin, tandis qu'aucune fenêtre n'était encore ouverte, lorsque Notre-Dame de Fourvières était à peine éclairée par la première lueur matinale..., la jeune fille fit un petit paquet, s'agenouilla devant la porte de la chambre de ses bons parents, et... s'enfuit.
Elle courut beaucoup, mais aussi profita beaucoup. Enfin, elle en vint à entrer à la Comédie-Française, et à être ce que je vous ai dit.