SALON DE BARRAS
À PARIS ET À GROSBOIS.

Le salon de Barras serait encore aujourd'hui un lieu où l'on irait avec plaisir. Homme de bonne compagnie, et connaissant ce qui pouvait rendre une maison agréable, la sienne eût été vraiment charmante s'il eût eu le courage de ne pas y laisser pénétrer ce qui peut-être ajoutait à son agrément pour lui, mais ce qui en éloignait beaucoup d'autres personnes... Cependant toutes les fois qu'il voulait avoir un bal, une chasse, un concert, il était sûr que ses invitations n'étaient pas refusées...

La personne qui faisait le charme de l'intérieur de la maison de Barras, et l'ornement de ses fêtes, était madame Tallien. J'ai parlé de cette femme célèbre dans plusieurs de mes ouvrages; mais je ne crois pas avoir jamais pu présenter son portrait tel qu'elle était en effet. Sa beauté, dont nous n'avons qu'une imparfaite idée en voyant les belles statues antiques, avait un charme étranger aux types grecs et romains. Elle était Espagnole, et cet attrait bien connu des jeunes filles de Cadix, elle l'avait dans toute sa personne porté au degré que donne la perfection. Ses mains, ses bras, ses cheveux, ses dents, tout était admirable; et son sourire fin et spirituel, parce qu'en effet elle l'était elle-même beaucoup, éclairait cette physionomie d'un tel éclat, qu'en voyant madame Tallien, un cri d'admiration s'est souvent échappé de la bouche de ceux qui la rencontraient pour la première fois.

Son esprit était fin et doux, sa causerie d'une nature qui faisait désirer la prolonger; elle avait du tact et savait juger. Sa bonté, sans être banale, était fort étendue, et rarement elle avait repoussé un malheureux quand elle le pouvait secourir: c'est un grand charme de plus dans la beauté d'une femme que la bonté... Elle plaît davantage, sans qu'il y ait à cela une autre raison que celle de sa bonté. Que de fois j'ai fait cette remarque pour madame Récamier!... et toujours j'ai trouvé la raison d'une admiration plus prononcée pour cette ravissante femme que pour une autre...

Madame Tallien était d'une extrême élégance. Elle donnait, elle imposait les modes, et c'était malheureux, parce que souvent une parure qui allait à son ravissant visage n'était plus qu'une chose disgracieuse pour une autre!... Elle avait adopté un costume demi-grec qui lui allait admirablement, et qu'elle portait avec une grâce achevée; ce costume était simple, et même sévère. Il donnait le démenti à cette idée généralement reçue, qu'une jolie femme l'est encore plus étant parée.

Madame de Château-Regnault, belle et spirituelle personne, allait aussi souvent chez Barras. Plusieurs femmes, belles et agréables, faisaient partie de cette société intime, dans laquelle M. de Talleyrand, Regnault de Saint-Jean-d'Angély, M. Maret, des hommes de cette force et de cet esprit agréable et conteur, et Barras lui-même, formaient déjà, comme on le voit, un noyau fort capable de commencer et même de finir à eux seuls une soirée tout entière. Quelquefois aussi François de Neufchâteau quittait son appartement et venait apporter son tribut à la ruche. Quelques hommes marquants, comme Chénier, et quelques autres dont les opinions pouvaient aller avec l'ordre des choses, étaient admis chez Barras, et contribuaient à rendre sa maison la plus agréable alors sans aucune comparaison qu'il y eût dans Paris.

Barras aimait la causerie; il préférait le jeu sans doute et ce qu'on appelle une vie joyeuse; mais cependant il avait, comme je l'ai dit plus haut, le besoin d'être entouré de personnes aimables et spirituelles. Madame de Staël, qui alors était revenue à Paris, où son mari était ministre de Suède, était, avec son génie et son charmant esprit, tout à la fois nécessaire à l'homme d'état et à l'homme du monde. Obligée de fuir, comme je l'ai dit, le 2 septembre, elle demeura en Suisse, et maintenant qu'un jour plus doux luisait sur la France, elle y était revenue comme ambassadrice de Suède, et contribuait grandement à rendre la maison de Barras l'une des plus agréables de Paris par l'agrément de sa conversation toute lumineuse et brillante de traits d'esprit et même amusants pour des esprits moins élevés que le sien... Cependant Barras la craignait, tout en reconnaissant la puissance de son esprit, et quelquefois il la fuyait.

Un jour, il y avait beaucoup de monde chez Barras: c'était pour une fête comme il y en avait une foule dans l'année républicaine. Barras avait conservé son grand costume, les huissiers de la chambre directoriale annonçaient les ministres, les ambassadeurs et quelques privilégiés. Barras était sombre et voulait paraître gai; son trouble était visible. Les nouvelles étaient fâcheuses, de toutes parts nous étions menacés, et les Chambres, qui alors avaient le nom de Conseils, témoignaient hautement leur inquiétude. Les députés de l'opposition étaient non-seulement hardis, mais ils avaient une succursale aux Jacobins et au Manége. Barras voyait du malheur dans cette levée de boucliers. C'était encore une scission entre les partis; et qu'avaient-elles produit depuis le commencement de la Révolution?... Il était agité par ces pensées lorsqu'il vit arriver la baronne de Staël avec M. de Brachmann, ministre plénipotentiaire, en l'absence momentanée de M. de Staël, ambassadeur de Suède près de la République française[40], mais qui avait demandé un congé. Barras aimait la causerie de madame de Staël; néanmoins il redoutait quelquefois le tour politique qu'elle prenait, et alors il s'arrangeait de manière, sinon à la fuir, du moins à se placer de façon qu'elle ne pouvait le questionner autrement qu'à haute voix, ce qu'elle n'eût jamais fait. Dans ce moment il fit un mouvement de surprise joyeuse en voyant entrer deux femmes suivies de plusieurs hommes. Il les voyait venir à travers la longue enfilade de pièces, ne s'arrêtant pas à chaque personne comme madame de Staël, ce qui fit qu'elles arrivèrent avant elle au salon où se tenait le directeur. L'une de ces femmes n'avait pour coiffure que ses beaux cheveux noirs bouclés autour de sa tête, mais point du tout pendants, seulement bouclés à la manière antique comme les bustes qu'on voit au Vatican; cette coiffure allait admirablement au genre de beauté parfaite et régulière de cette femme: elle encadrait, comme d'une bordure d'ébène, son col rond et poli comme de l'ivoire, son beau visage d'un blanc animé sans couleurs apparentes, un vrai teint de Cadix. Elle n'avait pour parure qu'une robe de mousseline très-ample tombant à longs et larges plis autour d'elle, et faite sur le modèle d'une tunique de statue grecque. Seulement, la robe faite en France en 1798 était d'une belle mousseline des Indes, et faite plus élégamment sans doute que par la couturière d'Aspasie ou de Poppée. Elle drapait sur la poitrine, et les manches étaient rattachées sur le bras par des boutons en camées antiques; sur les épaules, à la ceinture, étaient de même des camées. Cette femme n'avait pas de gants. À l'un de ses bras, qui auraient pu servir de modèle pour la plus belle des statues de Canova, elle portait un serpent d'or émaillé de noir, dont la tête était faite d'une superbe émeraude taillée comme la tête du reptile; elle portait un magnifique châle de cachemire, luxe encore très-rare en France à cette époque, et faisait tourner ce châle autour d'elle avec une grâce inimitable, à laquelle elle mettait une grande coquetterie, car le rouge pourpré de l'étoffe indienne faisait ressortir l'éclatante blancheur de ses épaules et de ses bras... Quand elle souriait, ce qu'elle faisait gracieusement pour répondre aux révérences multipliées qu'elle recevait, elle montrait deux rangs de perles brillantes qui devaient faire bien des jalouses... L'autre femme était belle aussi; elle était grande... mais moins gracieuse qu'il aurait fallu l'être, peut-être, pour plaire avec cette taille et ce maintien de Minerve, compliment que les flatteurs faisaient à la seconde grande femme, et qui, en vérité, ne lui allait guère, de toutes manières. Ces deux femmes étaient madame Tallien et madame de Château-Regnault.

—Eh quoi! c'est vous, d'aussi bonne heure! s'écria tout charmé le directeur en allant au-devant des deux femmes et prenant la main de madame Tallien pour la conduire à un canapé où il se mit entre elle et madame de Château-Regnault.

—Que c'est aimable à vous d'être venu maintenant, et que vous êtes belle! dit Barras en regardant madame Tallien avec cette surprise joyeuse de l'homme qui aime une femme, et qui est heureux de la voir chaque fois plus charmante et plus attrayante; comme ce costume vous va bien!