Mais madame Berthot ne lisait pas les journaux, et le comte n'aurait peut-être retrouvé sa nièce si l'un de ces hasards qu'on ne peut pourtant pas appeler ainsi, ne les eût mis en présence.

Un jour, le comte se trouve dans la chambre de son valet de chambre, au moment où la blanchisseuse de l'hôtel rapportait son linge, accompagnée d'une petite fille de neuf ans dont la physionomie frappa le comte.—Comme cette enfant est jolie! dit-il en polonais à son valet de chambre.

L'enfant pâlit et regarda le comte... En la voyant ainsi émue comme pourrait l'être une personne plus âgée, il lui trouva une ressemblance avec sa sœur, et le dit encore en polonais à son valet de chambre.

—Ah! s'écria Rosalie, c'est comme cela que parlait ma mère!...

Le comte Rczewousky se précipite vers l'enfant, la soulève dans ses bras, l'interroge ainsi que madame Berthot, et il apprend au milieu des sanglots, des caresses, des larmes, qu'il tient là, près de son cœur, la fille de sa sœur bien-aimée... Il écoute ce que dit cette femme, ou plutôt cet ange qui a sauvé sa nièce de la griffe des tigres qui avaient égorgé sa mère...

—Vous ne la quitterez plus, lui dit-il, vous viendrez avec nous en Pologne, vous serez heureuse et bien vue de nous tous, car vous avez sauvé mon trésor.

Le lendemain, la mère Berthot et ses cinq enfants étaient installés à l'hôtel Grange-Batelière, et trois jours après, tous étaient sur la route de Varsovie.

Ses filles furent élevées dans la maison du comte, puis bien mariées, et les garçons, placés à l'Université de Wilna, devinrent des hommes distingués: deux d'entre eux ont été aides-de-camp du prince Poniatowsky[38]...

La princesse Rosalie Lubormiska épousa son cousin le comte Gabriel Rczewousky, et fut heureuse comme cela n'arrive pas après de longues et terribles infortunes. Elle était charmante à l'époque du congrès de Vienne; plusieurs de mes amis l'ont connue, et m'en ont parlé comme d'une femme très-distinguée.

Quant à son mari, c'est un des hommes les plus remarquables que je connaisse. Son esprit, ses talents, sa haute capacité, lui assigneront toujours un rang distingué comme lui-même. Je l'ai vu assez longtemps pour l'apprécier, et ce jugement que j'en porte, après de si longues années, lui fera voir que mes amitiés sont aussi solides que le mérite qui les inspire[39].