MADAME DE STAËL.

Oh mon Dieu! presque rien! Hier une discussion s'est élevée entre nous, chez moi où il dînait, sur le général Bonaparte... Cet homme est vraiment grand, savez-vous! et je le vois ainsi... Barras le voit sans doute comme moi, mais il n'en veut pas convenir... Ces victoires remportées sur cette rive africaine... cette terre étrangère, ce sol brûlant devenue une patrie forcée le jour où sa flotte est détruite; et, malgré ces revers, tous les obstacles opposés par la ruse égyptienne et l'inclémence d'un ciel de feu, malgré les hommes et la nature unis contre lui, cet homme est triomphant. Il est vainqueur devant les Pyramides comme sur les champs de bataille où vainquit Annibal!... Oui, cet homme est grand! Quel sera son sort?... qui peut le prévoir? qui peut dire où il s'arrêtera[42]?

M. DE ZELTNER.

Mais que peut-il espérer de plus? Sa carrière est tracée... c'est celle des Turenne, des Condé, des Annibal même...

Madame de Staël sourit, mais avec l'expression grave qu'elle avait souvent et qui laissait voir une grande pensée. Elle plongeait dans l'avenir et voyait confusément peut-être, mais elle voyait un autre avenir que ce que disait M. de Zeltner.

Dans ce moment, un grand jeune homme portant des lunettes entra dans le salon avec une jeune femme qui, sans être jolie, était agréable et gracieuse: c'était Lucien Bonaparte et sa femme. En apercevant madame de Staël, il alla à elle dès qu'il eut salué Barras.

—Bonsoir, mon jeune tribun, lui dit-elle en lui adressant un de ses plus gracieux regards, car elle aimait son talent oratoire rempli d'âme et de feu... Eh bien! comment vont les affaires? Il faut bien que je m'adresse à vous, car Barras, qui redoute mes questions, s'est fait un rempart de madame Tallien et de madame de Château-Regnault.

LUCIEN BONAPARTE.

En vérité, ce serait plutôt un moyen d'attirer que de repousser, car madame Tallien me paraît bien belle ce soir!

MADAME DE STAËL, la regardant avec une admiration vraie.