MADAME DE STAËL.

C'est le plus délicieux, le plus charmant visage que j'aie jamais vu... il y a toute une âme, un cœur, un esprit dans ses yeux et son sourire... c'est une révélation de tout ce que l'intellectuel a de plus fin, faite par une ravissante créature. Si l'on est heureuse d'être madame Tallien, je crois qu'on doit l'être encore plus d'être l'amie de madame Récamier.

LUCIEN BONAPARTE.

Mais il paraît que tout Paris est de votre avis, madame, car jamais elle ne se montre en public sans être suivie d'une foule immense. Hier, elle se promenait aux Champs-Élysées; plus de trois cents personnes l'entourèrent; et il fallut la délivrer d'une admiration qui devenait importune[43].

Plusieurs hommes qui passèrent devant madame de Staël la saluèrent avec une sorte de réserve hautaine qui allait mal avec le républicanisme dont ils faisaient profession: c'étaient Salicetti[44], Stévenotte[45], Savary, Berlier, Aréna... Madame de Staël sourit au contraire d'une manière toute gracieuse en leur rendant leur salut.

—Voilà, dit-elle à Lucien, des hommes qui croient faire un acte de patriotisme en ne me saluant qu'avec réserve, et en vérité, ajouta-t-elle en riant, je dois vous remercier de m'avoir fait la faveur de me parler.

LUCIEN BONAPARTE.

Eh! pourquoi donc?

MADAME DE STAËL.

Comment! vous ne savez pas que Mouquet[46] a parlé contre moi et le pauvre boiteux à la société de la rue du Bac? qu'il nous a dénoncés comme ayant des intrigues avec les royalistes et le club de Clichy... et qu'il ne propose rien moins que de déclarer la patrie en danger?... Ce sont de pareilles extravagances, ajouta-t-elle plus sérieusement et avec cet accent pénétrant qui avait tant d'action sur ceux qui l'écoutaient, ce sont de pareilles folies qui perdent la France.