Plusieurs personnes qui survinrent séparèrent en ce moment Lucien de madame de Staël, et il ne put lui répondre. Ces hommes qui arrivaient alors étaient du corps diplomatique: c'étaient M. de Musquitz, ambassadeur d'Espagne, M. le baron de Sandoz, ministre de Prusse, Bonardi, de la république Ligurienne, le duc Serbelloni, pour la Cisalpine, M. Abel, pour l'électeur de Wurtemberg, MM. de Mont et Sprecher, pour les ligues Grises... Tous vinrent auprès de madame de Staël, dont la conversation avait un charme d'attraction qui amenait toujours un cercle d'auditeurs autour d'elle et faisait, de la place où elle était, le centre où venait tout ce qui était bien et spirituel dans un salon; les femmes ne l'aimaient pas... Je le crois bien!

—Voyez-vous, dit-elle à M. de Zeltner, qui ne la quittait pas en sa qualité de compatriote, voyez-vous cet homme? il est sous le poids d'une enquête que les Conseils demandent à grands cris contre lui, mais le Directoire le défend, et il fait bien de défendre ses œuvres. Cet homme fut envoyé par lui en Suisse pour faire tête à l'orage, et il fut heureux d'abord, mais ensuite la fortune changea; on lui en fait un crime, et on a tort.

M. DE ZELTNER.

Qui donc est-il?

MADAME DE STAËL

Le général Schawembourg[47].

M. DE ZELTNER.

Eh quoi! celui qui eut chez nous une conduite si sévèrement probe!... Mais il refusa, je crois, l'offre d'une somme assez forte faite par les cantons à l'armée française?

MADAME DE STAËL.

Sans doute; et pour mon compte, je l'aurais accueilli au lieu de le rappeler... Mais le Directoire ne fait pas toujours ce qu'il veut, bien qu'il soit un roi en cinq parties. Les Conseils contiennent des têtes ardentes qui viennent souvent entraver les mesures très-sages du Gouvernement. Mais ici le Directoire a montré de la fermeté jusqu'à un certain point, en accueillant le général Schawembourg.