Nous étions en face l'un de l'autre.

La voiture entrait dans le parc en ce moment, ce qui empêcha la réponse de M. de Lamothe. Cela fut heureux, car il aimait M. de Talleyrand, et aurait fait une réponse désagréable à celui qui le conduisait.

Lorsque Sottin entra dans le salon, on était occupé à jouer et à causer. Madame Tallien, en habit de cheval, était assise près de la cheminée, et causait avec Barras. Madame de Château-Regnault était à une bouillotte avec le général Schawembourg, Mirande et quelques autres, et dans l'embrasure d'une fenêtre M. de Talleyrand jouait au piquet ou à l'impériale avec une autre personne.

En apercevant le colonel Lamothe, Barras fit un mouvement de surprise presque désagréable.

—Citoyen directeur, lui dit M. de Lamothe, j'ai appris que vous aviez dit un mot qui peut me faire croire que vous me soupçonnez d'une conduite qui est hors de ma façon de voir; si vous ne vous contentez pas de ma parole, ordonnez une enquête, je me rends volontairement prisonnier.

Barras ne répondit pas d'abord; son sourcil se fronça, et son front devint menaçant. Dans ce même moment, M. de Talleyrand, qui vit l'orage se former, se leva de la place où il était, s'en vint tout en boitant à M. de Lamothe, et lui prenant la main, il lui dit avec cette parole comme il faut et ce ton simple que nous lui connaissons:

—Bonjour, Lamothe; je suis bien aise de vous voir!... Puis il retourna à sa place, où il reprit son jeu et le continua avec la même tranquillité que si rien ne se fût passé autour de lui.

Barras, qui peut-être était embarrassé de sa mauvaise humeur, fut content de la route que M. de Talleyrand lui ouvrait.

—M. de Lamothe, lui dit-il, j'ai peut-être cru un peu légèrement ce qu'on m'a dit de vous; vos amis, et vous en avez de bien dévoués, ajouta-t-il en souriant et jetant un coup d'œil du côté de madame Tallien, vos amis m'ont démontré que j'étais injuste envers vous. Oubliez tout ceci; et pour me le prouver, faites-moi l'honneur de dîner avec moi.

Lamothe s'inclina, et resta.