C'était à Grosbois qu'on jouait ces sommes effrayantes dont on parlait tant. La vie de la campagne n'était supportable que de cette manière avec des gens qui ne savaient ou plutôt qui ne voulaient pas causer. On se réunissait à onze heures pour déjeûner; on se promenait ensuite, et puis on rentrait; et alors, au lieu de se retirer dans son appartement pour lire ou écrire les lettres, on jouait au whist, au pharaon, au vingt et un, à la bouillotte, à tous les jeux de hasard et même au creps. Ce dernier avait été apporté par madame de Château-Regnault à Grosbois... Il y avait ensuite d'autres distractions que celles du jeu et de la chasse. Que d'intrigues se nouaient dans ce château! Que de mystères ses vieux murs pourraient révéler!... La politique et l'amour, l'ambition et tout ce qu'elle entraîne avec elle, toutes ces passions prenaient leur essor dans ce lieu où nul frein ne leur mettait une entrave... Celui qui aurait tenu un journal exact de ce qui s'est passé à Grosbois en l'an VII et le commencement de l'an VIII ferait de ces notes un livre curieux.

Quelquefois, cependant, on était fatigué du jeu, et on s'établissait autour d'une cheminée où il y avait un bon feu de soirée d'automne à la campagne, et alors chacun racontait une histoire; mais il fallait qu'elle fût vraie, intéressante et effrayante... On en raconta plusieurs de fort curieuses, celle, par exemple, de deux femmes[62] qui aimant le même homme voulurent mourir avec lui; l'une des deux, n'ayant pu y parvenir, se regarda comme la plus malheureuse, et ne put supporter la vie après avoir perdu son amant. Mais la plus intéressante de toutes fut racontée par Barras lui-même. Une personne qui était présente la raconta le lendemain elle-même, et elle devint publique. Mais Barras ayant demandé qu'elle ne fût pas imprimée, elle passa presque inaperçue.

Barras, ayant à peine vingt ans, fut appelé à l'île de France, dont son oncle était gouverneur. Désirant suivre la carrière des armes, il entra comme sous-lieutenant dans le régiment de Languedoc, et partit pour l'Inde en 1775. À peine arrivé, il dut en repartir pour aller à la côte de Coromandel; alors il quitta le régiment de Languedoc, et passa dans celui de Pondichéry. Le vaisseau sur lequel il était embarqué, avec un détachement de son régiment, était assez mauvais pour ne pas résister à un gros temps... Peu soucieux de sa vie à une époque où, en effet, on la joue contre un hasard, Barras ne s'inquiéta seulement pas de savoir dans quel état était le bâtiment qu'il montait, et partit à la grâce de Dieu pour sa destination. Arrivé au tiers de sa course, une tempête furieuse s'éleva. L'équipage, qui connaissait le mauvais état du bâtiment, s'abandonna au désespoir. La tête du capitaine se perdit, et le vaisseau, laissé à lui-même, donna contre un écueil où il se perdit presque entièrement... Dans cet instant, Barras voyait sa vie encore si longue, si belle d'avenir, pour lui qui était jeune, noble et riche!... Eh bien! il était le plus calme de tous ceux qui l'entouraient. Les rochers sur lesquels ils avaient échoué étaient placés de manière que les naufragés pouvaient encore s'y maintenir, quoique avec peine, malgré la furie de la mer. Pendant deux jours et deux nuits la tempête fut horrible... Les malheureux étaient obligés de se cramponner aux rochers pour n'être pas entraînés par les vagues... Un pauvre matelot, dont les mains étaient engourdies, tomba dans la mer devant ses compagnons épouvantés... C'est ainsi qu'ils passèrent près de soixante heures... Le troisième jour, le ciel était pur, la nuit était calme, et un vent tiède apporta sur le front glacé des malheureux naufragés un air parfumé qui avait des émanations de la terre.

—Mes amis, s'écria Barras à ses compagnons accablés, nous sommes près de la terre. Allons, levez-vous! du courage, et nous sommes sauvés... Descendez dans le vaisseau, tâchez d'en tirer quelques planches pour faire un radeau... Et tout aussitôt, donnant l'exemple en même temps que l'ordre, il descend lui-même dans le vaisseau, et, se mettant à l'œuvre, il fait en peu d'heures un radeau pouvant contenir assez d'hommes pour le gouverner et imposer aux habitants de la terre à laquelle on allait aborder, et qu'on distinguait comme une ligne à l'horizon depuis que le soleil était monté. Les matelots craignaient de se hasarder sur le radeau, car la terre était encore éloignée; mais Barras leur donna du courage en leur montrant la mort certaine s'ils demeuraient en cet endroit... Depuis trois jours ils n'avaient vécu que d'un peu de biscuit détrempé dans de l'eau, dont ils avaient fort peu, et d'un peu d'eau-de-vie.

—La mort sera moins affreuse au milieu d'une tentative pour nous sauver, leur dit-il; partons!

Ils partirent au nombre de vingt-sept, promettant à leurs camarades de venir ou d'envoyer les chercher aussitôt qu'ils seraient arrivés.

—Si nous périssons, dit un vieux contre-maître, priez pour nous, mes enfants: ça ne fait jamais de mal[63].

À peine furent-ils en mer que des courants faillirent les entraîner... Barras eut encore besoin de toute sa fermeté pour maintenir l'ordre sur le radeau. Ils voulaient tous retourner aux rochers, et de là faire des signaux pour être aperçus des habitants de la côte qu'on voyait. À peine un des matelots eut-il émis cette pensée, que tous s'écrièrent:

—Oui! oui! retournons aux rochers! retournons au vaisseau! Nous sommes des lâches d'abandonner nos camarades!

—Et moi, s'écria Barras en tirant son épée, je jure de passer cette épée au travers du corps du premier qui parlera de retourner en arrière. Si vous voulez mourir comme des fous ou des sots que vous êtes, je ne le veux pas, moi! En avant donc, et marchons ferme. Deux louis d'or et la terre pour ceux qui marcheront bien... Un coup d'épée et la mer pour ceux qui refuseront... Choisissez!