Ils marchèrent.
À mesure qu'ils approchaient de cette côte qu'ils avaient aperçue du vaisseau, un ravissant coup d'œil se présentait à eux. Bientôt l'enchantement fut complet. Ils virent un rivage, ou plutôt une grève de sable fin et brillant, des falaises surmontées d'arbres magnifiques, et pour rideau des montagnes vertes et boisées pittoresquement groupées.
Lorsqu'ils abordèrent, le rivage était couvert d'hommes et de femmes d'une couleur brune, ou plutôt d'un noir cuivré, qui, par leurs gestes, semblaient les appeler à eux. Encouragés par cette vue, ils redoublèrent d'efforts, et en peu de minutes le radeau fut à terre.
Barras, à peine sauvé de la mort, voulut y arracher ses compagnons de malheur. Il chercha des yeux le chef de la peuplade, et le reconnut à sa haute coiffure de plumes bizarrement ajustée. Il lui fit très-aisément comprendre par ses signes qu'il y avait encore d'autres naufragés à sauver. Aussitôt le chef se mit à courir avec la vivacité d'un cerf, en appelant à lui quelques jeunes noirs; ils disparurent dans l'épaisseur du bois. Barras attendit seulement un quart d'heure pendant lequel il ne s'ennuya nullement, car les jeunes insulaires, plus curieuses que leurs mères, l'avaient entouré, et parmi elles il y en avait beaucoup de jolies... Les noirs de l'Inde, comme on sait, n'ont ni les lèvres épatées, ni le nez plat, ni les cheveux crépus; leurs traits sont même réguliers, et leurs cheveux longs et soyeux.
Au bout d'un quart d'heure, Barras vit arriver le long de la côte plusieurs pirogues faites avec des troncs d'arbres que le feu avait creusés. Au moment de monter dans une d'elles, car il voulait aller lui-même chercher ses compagnons, le chef lui fit observer par des signes très-intelligents que la distance était peut-être bien longue pour ces pirogues qui ne pouvaient aussi contenir que deux hommes à la fois. Barras le rassura, et ils partirent avec une quantité de pirogues pour aller délivrer les malheureux qui attendaient avec anxiété qu'ils fussent secourus... Il eut le bonheur de les emmener tous, un seul excepté, qui, dans un accès de frénésie, était tombé sur les récifs et s'était tué. De retour dans l'île, il y fut accueilli, lui et ses hommes, avec cette candeur native qui est si admirable chez l'homme qui n'est pas anthropophage. Tout ce que ces bons insulaires purent lui donner comme produit de leur chasse ou de leur pêche, ils le prodiguaient à leurs hôtes. La population de l'île était encore assez nombreuse, mais il ne parut pas à Barras qu'ils connussent leurs voisins. Pendant un mois qu'il passa au milieu d'eux, il ne vit aucune arrivée, ni aucun départ. Un soir, à la fin du jour, tandis qu'il se promenait sur le rivage, regardant au loin sur la mer, qui en ce moment ressemblait à un miroir, il aperçut un vaisseau... Il se hâta d'élever encore le signal de détresse qu'il avait mis le jour même de son arrivée au haut d'une perche, dans l'endroit le plus apparent du rivage. Les matelots et les sauvages eux-mêmes firent des feux qui, une fois la nuit venue, avertirent enfin le vaisseau, qui cingla vers l'île, et vint délivrer Barras et son détachement d'un exil qu'ils commençaient à trouver insupportable. Le vaisseau appartenait à la flotte ou l'escadre de M. de Suffren, et allait le rejoindre dans les mers où il croisait, principalement devant Pondichéry. Un seul homme ne voulut pas quitter l'île lorsqu'on partit; et craignant qu'on ne le contraignît au départ, il s'enfuit dans les bois, où il devenait impossible de l'aller chercher. C'était un matelot du vaisseau de Barras; il avait à peine vingt-cinq ans, et paraissait fort intelligent. Qui sait quel sort il a eu? Peut-être est-il devenu le roi de cette île inconnue?... Les insulaires en paraissaient doux et bons, il ne risquait donc aucunement sa vie; Barras le recommanda au chef, qui les combla de prévenances et de présents, tels à la vérité qu'il les pouvait faire, mais qui avaient un grand prix pour des hommes depuis longtemps en mer: c'étaient des fruits, de l'eau fraîche, des animaux de leur chasse, et tout ce que leur île produisait... En quittant ce lieu de repos, Barras alla à Pondichéry, où son régiment l'attendait, et après la reddition de cette ville, il servit sous M. de Suffren, et alla au cap de Bonne-Espérance, où il se conduisit de manière à mériter le grade de capitaine à vingt-deux ans. De retour en France, maître d'une grande fortune, d'une grande et noble naissance, il se livra à tous les excès que la jeune noblesse tenait alors à honneur de porter au comble. Au moment de la révolution, il fut un des plus enragés démagogues. Député du Var à la Convention, non-seulement il vota la mort de Louis XVI, mais de plus il s'opposa à l'appel au peuple, qui seul pouvait sauver le Roi[64]. En 1792, juré à la Haute-Cour d'Orléans, il prononça sur le malheureux Dubry, et dans le midi de la France il commit tant d'horreurs, qu'il ne fut jamais cité que comme le meilleur patriote par les sociétés populaires de la Provence[65] et du Comtat.
Voilà ce qu'il ne racontait pas dans les soirées de Grosbois; mais ce même soir où il parlait des temps passés, et racontait son naufrage, madame de Château-Regnault lui dit que probablement, sans son courage et sa fermeté, il était perdu lui et les siens.
—Je le crois aussi, répondit Barras. J'ai toujours eu pour règle de conduite de poursuivre ce que je veux faire avec une persévérance et une volonté fermes; c'est ainsi que ma fermeté m'a sauvé de Robespierre.
Chacun se récria: on l'avait toujours cru à l'abri de tout péril pendant 93.
—Lorsque je revins à Paris, après les affaires de Toulon, où j'avais vu tant d'infamies, que j'avais été obligé d'arrêter moi-même le général Brunet au milieu de son armée[66], à Nice, et que j'écrivais à la Convention que je n'avais trouvé d'honnêtes gens dans Toulon que les galériens; eh bien! cette même fermeté que j'avais montrée à vingt ans sur des écueils, au milieu de la mer, je l'eus encore à trente ans, au milieu d'une armée dont je faisais le chef prisonnier. De retour à Paris, je me trouvai en face de l'homme qui voulait nos têtes pour que la sienne portât la couronne..... Sainte liberté! Robespierre notre roi! Robespierre notre maître!... Cette pensée troublait mon sommeil... Je ne cachai pas l'horreur qu'elle éveillait en moi... Robespierre le sut; le lâche voulut se venger de moi comme de Danton... Mais s'il avait des créatures évoquées par la peur, j'avais des amis, moi; je fus averti, et m'en allant droit à Robespierre, je lui dis en le fixant d'un œil qui devait lui confirmer mes paroles:
—Robespierre, on m'a dit que tu voulais me faire arrêter. Je ne veux pas de la prison; elle n'est que pour les criminels, et je suis bon patriote. Souviens-toi que si une seule tentative est faite sur moi, je repousse la force par la force. Tu n'ignores pas, j'espère, que j'ai des amis. Si tu ne le sais pas, informe-toi de leur nombre, tu verras qu'il est grand.