Robespierre ne pouvait pas pâlir; mais sa bouche se resserra, et son regard de chacal se dirigea sur le mien, comme pour me dire d'être tranquille... Mais que m'importait son silence!... Je ne demandais d'assurance pour ma tranquillité qu'à moi seul... et en effet, Robespierre ne s'adressa jamais à moi... et nous fûmes en paix, quoiqu'il sût que je le haïssais.
En écoutant cet homme qui parlait ainsi d'un accent convaincant, car sa voix était ferme et résolue et sa volonté se traduisait dans chacun de ses mouvements... Eh bien! c'était pourtant presque la même époque, et l'an VII et l'an VIII étaient bien près de l'an III et de l'an II... Mais le feu de cette âme était éteint; et, lorsque Sieyès entra au Directoire et qu'il écrasa Barras du poids de son insolent dictatoriat, Barras ne sut que plier, pour ne pas quitter une place pour lui plus ravissante cent fois que les plus belles espérances; Sieyès[67] le gagna et entra au Luxembourg. Ce fut alors que Barras, prévoyant une révolution, la voulut encore à son profit. Il traita, dit-on, avec Louis XVIII pour la rentrée des Bourbons, aimant mieux l'un d'eux pour maître que l'abbé Sieyès, et cela, je le conçois... Ce fut le duc de Fleury[68] qui porta les propositions du Roi à David Monnier... C'était un coup de parti pour les loyalistes de trouver un directeur pour eux. S'il échoue, disait le duc de Fleury, nous dirons: Cela n'a rien d'étonnant; un Paria a voulu toucher à l'Arche sainte, il a été foudroyé... S'il réussit, c'est parce qu'il était un des nôtres qu'il a réussi, dirons-nous également... De toutes manières, c'est convenable. La version qui alors courut, et qui depuis a pris une créance qui est actuellement une vérité, fut que David Monnier servit d'agent intermédiaire entre les princes et Barras. Il y eut plus que des paroles, et des lettres furent écrites. Barras avait peur que le Roi ne lui pardonnât pas sa conduite, et ses craintes étaient en proportion de ce que sa conscience avait à se reprocher... Mais des promesses furent faites, et Barras s'engagea selon cette version qui paraît positive à rétablir la monarchie en France; on prétend[69] que Barras ignorait que Monnier sollicitait pour lui: je ne le crois pas... Cette version dit ensuite que Barras travailla à l'amener les Bourbons en France... Ils avaient un parti assez fort à cette époque, et le club de Clichy travaillait avec ardeur... Déjà les partis avaient même une couleur, un signe de reconnaissance. Les jeunes gens royalistes portaient une redingote grise, et les cheveux poudrés et relevés par derrière pour rappeler la terreur et les cheveux coupés... Les jeunes gens de la république avaient des redingotes bleues et les cheveux à la Titus... Des rencontres meurtrières avaient eu lieu, et un jeune homme à la redingote grise fut jeté dans le grand bassin des Tuileries et entièrement noyé... ses misérables meurtriers ne quittèrent le bassin que lorsqu'il ne respira plus... Malgré le nombre dominant du parti républicain, Barras espérait encore à la fin de l'an VII: l'expérience avait prouvé, depuis 92, que le nombre ne fait pas la force. Barras, ennuyé de lutter contre toute l'Europe, allait enfin lui offrir un motif de paix et d'union, lorsque tout à coup l'arrivée de Bonaparte est annoncée. Il est débarqué à Cannes... il va bientôt être à Paris. Lucien, qui depuis une année lui avait préparé les voies et travaillait pour lui dans le Conseil des Cinq-Cents, Lucien, que Barras ne considérait que comme un jeune homme fougueux, le joua complètement. Le 29 vendémiaire an VIII, c'est-à-dire dix-neuf jours avant le 18 brumaire, Barras était encore à croire que son plan réussirait, et pourtant Bonaparte était ici. Mais obligé de feindre, parce qu'il était entouré d'hommes envieux et jaloux de sa gloire, comme Bernadotte, Bonaparte devait travailler en conséquence de son péril... Quant à ce que la version dit de la confidence que Barras fit au général Bonaparte de ses projets, c'est complètement faux, comme de la force armée qu'il aurait mise à sa disposition pour faire une révolution. Pour dire une pareille absurdité, il faut même n'avoir entendu aucune des personnes qui vivent encore et ont été témoins du 18 brumaire, n'avoir lu aucun des livres qui parlent de cette époque; on sait comment Bonaparte a fait le 18 brumaire. Il l'a fait à lui seul[70], à l'aide de la haine qu'on avait pour le Directoire, et peut-être bien aussi de cette sottise paresseuse des Directeurs, dont à la vérité deux étaient déjà gagnés, Sieyès, le plus important de tous, et Royer-Ducos. Tandis que le 18 et le 19 brumaire ils étaient prisonniers dans leur propre palais, et même au secret, une femme, un ange toujours fidèle au malheur, madame Tallien, pénétra par séduction ou par effort jusqu'au lieu où le faible Barras délibérait sous les verrous que Moreau avait tirés sur lui avec son épée...
—Eh bien! lui dit-elle, que fais-tu?... Bonaparte est vainqueur, et le peuple, qui t'adorait quand tu pouvais lui donner des fêtes, crie ce matin pour avoir ta tête, et Bonaparte te protége encore contre lui... Que veux-tu faire?... Après avoir perdu ton pouvoir, prends au moins soin de ta gloire.
Barras haussa les épaules:
—Et que ferais-je? sinon de demeurer en paix et de demander à Bonaparte de me laisser vivre tranquille à Paris. J'irai à l'Opéra, ne me mêlerai d'aucune affaire politique; je verrai mes amis et attendrai ainsi mon dernier jour. J'ai bien réfléchi depuis quelques heures, et ma détermination est positivement arrêtée.
Madame Tallien eut un moment la pensée de dire à cet homme qu'il n'avait au cœur aucune élévation, et puis elle se contint.—Il était doublement malheureux; il succombait sans gloire, et il éprouvait une infortune pour laquelle on n'a pas de pitié.
Barras écrivit, le jour même, une lettre au Corps législatif; elle est dans le Moniteur, et tous les journaux du temps la répétèrent. Je ne la transcris donc pas ici; je dirai seulement que cette œuvre est celle d'un homme sans aucune grandeur d'âme. Cette profession de foi pour la liberté, quand il conspirait quelques jours avant pour ramener en France un ordre de choses qu'à cette époque on appelait despotisme, ces basses flatteries pour Bonaparte, lorsque la veille, en parlant de lui, il prétendait qu'il les avait tous mis dedans, et se servant, en parlant de lui, d'une épithète ordurière..., toute cette conduite est misérable. Napoléon lui fit dire de se retirer à Grosbois, et dès le soir même il y fut conduit, escorté par un détachement de cavalerie. Après sa retraite, il fut accusé tout à la fois d'avoir favorisé les révolutionnaires, voulu ramener les Bourbons, et enfin d'avoir voulu régner lui-même.—Je croirais assez cette dernière version; elle repose sur la connaissance qu'on a du cœur humain: comment croire qu'un homme qui possède, comme Barras, la puissance presque entière, et qui n'a qu'un pas à faire pour l'avoir entière, en fera beaucoup, risquera sa tête pour la donner à un autre. Je crois aux négociations, parce que Barras a voulu se réserver un moyen de salut, dans ces jours d'orage où rien n'était certain. Mais voilà tout.
Après que la révolution du 18 brumaire fut consommée, Bonaparte fit offrir à Barras une ambassade aux États-Unis ou en Allemagne (Vienne excepté), ou de voyager dans le midi de l'Europe, ou de le suivre à l'armée d'Italie. Il refusa les propositions qui lui furent faites par M. de Talleyrand. Cette obstination de demeurer inactif, lorsque le premier Consul connaissait ses intentions personnelles ou royalistes, le fit exiler à quarante lieues de Paris. Il alla à Bruxelles, où, pendant plusieurs années, il tint une maison presque princière[71].—En 1805, il sollicita la faveur de rentrer en France, et Napoléon, alors si puissant, n'abaissa pas son regard sur un homme aussi peu redoutable; mais nul n'est petit quand il se venge: la vipère qui rampe peut tuer le plus noble animal.—Barras, de retour en France, conspira encore, et les preuves de cette conspiration furent tellement positives, qu'il fut exilé à Rome.—Revenu à Paris en 1814, il devint l'ennemi mortel de celui qu'il devait regarder comme son bienfaiteur, car Bonaparte pouvait le perdre au 18 brumaire, en publiant ses relations avec les princes.
Jamais Barras ne fut le bienfaiteur de Napoléon; ce fut au contraire Bonaparte qui, au 13 vendémiaire, sauva Barras et la Convention; ce fut Barras qui, plus tard, en reçut d'immenses services, lorsque, directeur de cette même république, il la couvrait de gloire en Italie et sur les bords du Nil. Personne, d'ailleurs, ne fait la fortune d'un homme providentiel comme Napoléon. Son génie sort de lui-même, de son vaste cerveau, et communique la vie à ces plans qu'il formait et qu'il exécutait avec la rapidité de la magie.—Napoléon est LUI; nul autre ne tient, même de loin, à sa grandeur: c'est un homme comme Charlemagne.
Lorsque Barras revint à Paris après la Restauration, il alla loger à Chaillot. Sa carrière politique était terminée, et il ne voulait même pas prêter à des soupçons. Son salon, toujours ouvert à des amis qu'au reste il avait su garder, ne l'était plus à la foule. Sa maison était bonne, mais il recevait peu de monde, et l'un de ceux admis chez Barras me disait qu'ils n'étaient jamais plus de douze personnes à table chez lui. Il mourut le 29 janvier 1829, et la mort de cet homme qui avait tant marqué dans notre Révolution aurait été inaperçue si les ministres de Charles X, toujours maladroits dans ce qu'ils tentaient comme coup de force, n'eussent renouvelé la scandaleuse histoire des papiers de Cambacérès: les scellés furent brisés et les papiers enlevés. Mais cette fois la chose fut moins paisible que lors de celle de Cambacérès... Un procès en fut le résultat, et le Gouvernement a eu la honte de voir infirmer la décision des premiers juges, qui avaient eu la bassesse, on peut dire ce mot, d'autoriser le bris des scellés pour recouvrer des registres de État. On devait s'en rapporter à Napoléon pour avoir fait rendre à Barras ce qui revenait au Gouvernement... Cette manière de faire entendre que la Restauration mettait de l'ordre dans les affaires de l'État jusque-là abandonnées à elles-mêmes, avait vraiment un côté comique dont il fallait rire.