Aussitôt que la tête de Robespierre eut roulé sur le même échafaud que lui et les siens avaient fait élever, la France respira comme délivrée du plus horrible martyre... Les monstres eux-mêmes qui avaient partagé ses fureurs demeurèrent quelques jours aussi bons que les autres hommes. La joie revint.—On entendit chanter les ouvriers: on revit enfin cette gaîté française, que rien n'imite et dont rien ne console.
Mais ce changement fut aussi un texte pour l'observation, et un texte curieux. Il semblait que toutes les digues étaient rompues: on courut aux plaisirs de tous genres dont Paris est toujours rempli avec une avidité folle. Les femmes, qui avaient été si héroïques dans les années de terreur qui venaient de s'écouler, furent les premières à oublier le péril passé pour se jeter dans l'excès de la dissipation. On voulut jouir en proportion de ce qu'on avait perdu; et, pendant plusieurs mois, ce fut une licence complète dans cette société informe qui voulait renaître, mais qui repoussait ses anciennes entraves pour ne reprendre que ses plaisirs.
L'argent n'avait pas été détruit: seulement il avait été enfoui par crainte. Bientôt il reparut pour satisfaire au luxe, à la toilette des femmes, à leurs ameublements. Ce fut alors que les modes grecques devinrent une fureur; les vêtements, les meubles, tout fut grec; tout, jusqu'au langage. Nous fûmes transportés dans l'Attique, et souvent chez Phryné ou Aspasie. Ce fut à cette époque que Berchoux fit cette charmante pièce de vers sur les Grecs et les Romains, où il se moque avec tant de grâce de cette rage vraiment comique de ne parler que la langue d'Euripide et celle de Cicéron, dit-il plaisamment en racontant comment on le fouettait pour apprendre son rudiment:
La langue des Césars faisait tout mon supplice;
Hélas! je préférais celle de ma nourrice!
Cette satire elle-même raconte notre caractère: nous rions de tout, nous faisons des vers sur tout, des chansons sur tout. Le vaudeville renaissait; nous chantions, nous dansions, et la famine montrait sa face blême... On n'avait pas de pain, mais on riait... On commençait à se réunir... C'était l'âme française qui revenait... Tout renaissait.
Un jour, on chanta un couplet dont l'auteur fut longtemps inconnu, et qui était assez drôle pour déplaire à la Convention, ou plutôt au Corps-Législatif: car, depuis le 13 vendémiaire et l'institution du Directoire, la Convention, divisée en deux Conseils (les Anciens et les Cinq-Cents), forma le Corps-Législatif.—Ce fut donc à lui que le vaudeville, toujours moqueur, s'adressa.
LE CORPS-LÉGISLATIF AU PEUPLE.
Air: Ça n'se peut pas, ça n'se peut pas.
Sans cesse le sénat s'applique
À te rendre content, joyeux.
Il t'a donné la république;
Que diable veux-tu donc de mieux?
Chaque année en réjouissance
Au Champ-de-Mars tu danseras;
Mais pour la paix et l'abondance,
Ça n'se peut pas, ça n'se peut pas.
Voici un autre dans un esprit différent.