Air: Des Visitandines.
Dans le jardin des Tuileries
Est un chantier très-apparent,
Où cinq cents bûches bien choisies
Sont à vendre dans ce moment (bis).
Le marchand dit à qui l'aborde:
Cinq cents bûches pour un louis;
Mais bien entendu, mes amis,
Qu'on ne les livre qu'à la corde.
Mais, en revenant à la vie, la France prit une autre physionomie et presque un autre caractère. L'argent, qui déjà, au moment de la Révolution, commençait à montrer son orgueil sous la forme insolente des gens de la haute finance, reprit son ascendant sous celle un peu moins agréable des fournisseurs et des agioteurs. Le Perron du Palais-Royal, rendez-vous des joueurs sur les mandats et sur tous les papiers-monnaies qu'on aurait osé émettre, le Perron fut le lieu d'où sortirent une quantité de fortunes que nous admirons et respectons presque autant aujourd'hui que si elles venaient des Montmorency ou des La Trémouille[75]. C'est là que le maître de piano de la Reine et de tout ce qui était grand dans le monde élégant fit une fortune qui étonna moins qu'un poëme vraiment de lui, dit-on, qu'il a fait en quarante-huit ou soixante chants, sur je ne sais plus quel sujet, ni lui non plus, je crois. La rapidité avec laquelle on s'enrichissait était fabuleuse. Vous aviez un valet de chambre: il vous demandait son compte; et trois mois après vous voyiez arriver chez vous le même valet de chambre, mais qui venait dans un beau cabriolet, ayant de beaux chevaux, entretenant une demoiselle de l'Opéra, et venant, malgré ou plutôt à cause de tout cela, vous demander votre fille en mariage, si elle était riche et jolie. Ces mœurs ne sont pas exagérées: elles sont la peinture de celles de la société à cette époque.
Mais où il fallait suivre le tragique changement burlesquement opéré de notre société française, c'était dans les hôtels déserts, abandonnés par leurs maîtres proscrits, et rachetés par ces mêmes fournisseurs, ces riches d'un jour, qui croyaient prendre les manières du beau monde en se mirant dans la même glace... Quelles scènes! quels détails précieux pour un autre Molière, s'il y en avait eu un!... C'était un assemblage unique de l'ancienne splendeur tout aristocratique de ces mêmes hôtels avec les modes nouvelles toutes grecques et romaines. Il y avait un désaccord complet qui frappait d'abord la malice de l'esprit, et puis ensuite éveillait la sensibilité du cœur... On tressaillait souvent en écoutant les paroles grossières, le ton inconvenant des nouveaux maîtres de ces féodales demeures. Leur jargon patoisé, leurs réminiscences populacières, tout chez eux inspirait d'abord la moquerie, et puis ensuite la pitié et la colère, en songeant à l'exil des vrais maîtres de ces maisons bien souvent profanées.
Les jeunes gens de cette époque étaient les plus désagréables du monde. Présomptueux plus que la jeunesse ne l'est ordinairement; ignorants, parce que depuis six ou sept ans l'éducation était interrompue; faisant succéder la débauche et la licence à la galanterie; querelleurs, et même plus qu'on ne le permettrait à des hommes vivant continuellement au bivouac; ayant inventé un jargon aussi ridicule que leur immense cravate, qui semblait une demi-pièce de mousseline tournée autour d'eux; fats, impertinents, voilà le portrait des jeunes gens de l'époque du Directoire. En guerre contre un autre parti qu'on appelait le club de Clichy, et qui soutenait le parti royaliste, ils prirent un costume qui devait différer de tous points avec celui des jeunes gens aristocrates: un très-petit gilet, un habit avec deux grands pans en queue de morue, un pantalon dont j'aurais pu faire une robe, de petites bottes à la Souwarow, une cravate dans laquelle ils étaient enterrés; ajoutez à cette toilette une petite canne en forme de massue, longue comme la moitié du bras, un lorgnon grand comme une soucoupe, des cheveux frisés en serpenteaux, qui leur cachaient les yeux et la moitié du visage, et vous aurez une idée d'un incroyable de cette époque.
Les femmes, les merveilleuses, étaient tout aussi ridicules, si même elles ne l'étaient plus encore. Coiffées à la grecque, habillées à la grecque, mais à leur manière, elles suivaient les modes (à leur façon) de l'an 400 avant Jésus-Christ, tout en minaudant à la manière de 1798, la plus mauvaise de toutes. Madame Tallien, et quelques autres femmes seulement, suivaient la mode selon la belle antiquité grecque, tout en observant le bon goût français, et adaptant ce costume gracieux à des formes pures et antiques. La coiffure elle-même subit un changement: les cheveux furent coupés; les femmes se coiffèrent ainsi d'après madame Tallien, dont la tête, parfaitement moulée et bien attachée sur les épaules, convenait merveilleusement à cette coiffure; mais, en revanche, il y en avait qui, en vérité, n'offraient, comme encore aujourd'hui, que des modèles de caricatures.
Les premières réunions qui eurent lieu furent presque toutes des sujets de moquerie.—Les personnes qui pouvaient recevoir ne l'osaient pas encore. Ce furent donc les nouveaux enrichis qui commencèrent à rouvrir cette délicieuse société française, modèle du bon goût en Europe... On ne pouvait plus souper..., on dînait trop tard. On donna des thés; ces thés, qui, par le luxe avec lequel ils étaient servis, pouvaient passer pour des soupers, étaient plus ou moins ridicules, selon le degré de ce même ridicule que pouvaient avoir ceux qui les donnaient. Madame Hainguerlot fut une des premières merveilleuses qui fût vraiment élégante: sa maison était belle, bien arrangée; sa personne, pas trop mal; son esprit, supérieur pour une personne comme elle, qui faisait son entrée dans le monde à coups de sacs d'argent. Malgré cela, elle n'en faisait pas moins de minauderies que si elle eût été la première pairesse du royaume; ce qui, pour le dire en passant, était passablement ridicule avec une immense taille et aucun charme dans la personne et aucun droit pour minauder d'ailleurs.
On jouait des proverbes chez elle; on y faisait des lectures; on y dansait; on y causait même!... Voilà qui est étonnant... Il est vrai que M. de Boufflers l'avait prise sous sa protection; et un jour il l'appela, lui, M. de Boufflers..., il l'appela une dixième muse!... Il dut bien rire en rentrant chez lui; et, pour se consoler, il aura rejeté, en se parlant à lui-même, le compliment sur la politesse innée de sa nature.
M. de Trénis, le beau danseur, M. Laffitte, M. Dupaty, tous ceux qui alors étaient des notabilités, allaient chez madame Hainguerlot...; ils allaient aussi chez madame Hamelin, qui avait une charmante maison rue Chauchat, meublée à la grecque, comme toutes les autres, mais avec un très-bon goût. Là, du moins, on causait et on était bien; mais elle vint plus tard que l'époque où nous sommes: alors elle était en Italie.
Ce fut en l'an III, comme chacun sait, que le Directoire fut institué, et que, sous le nom de directeurs, nous eûmes cinq rois. Ce moment, qui fut, selon beaucoup de gens d'un grand mérite, le temps de la vraie république, fut, selon d'autres aussi, et je suis de ceux-là, le temps peut-être le plus déplorable, comme devant inspirer de la pitié pour la pauvre France tombée dans un état abject, après le paroxysme violent qui l'avait mise à deux pas de sa perte. Cette époque directoriale fut celle où tous les intérêts éveillés eurent la soif de se satisfaire, n'importe à quel prix... Chacun voulait avoir, et nul ne possédait. Ruiné, privé de revenus, soit en terres, soit en maisons, tout ce qui avait survécu à l'époque terrible se trouvait manquant de tout, et voulant TOUT avoir. Et pour se procurer les jouissances qui leur manquaient, ces affamés employaient aussi tous les moyens. On voyait des gens fort connus, dont les noms sont anciens et honorables, rentrer chez eux, les uns avec un paquet d'échantillons de draps pour des marchés sous le bras, un autre, avec un soulier de soldat dans une main, comme échantillon, pour une soumission[76] de deux ou trois cents paires de souliers pour l'armée d'Italie; un chapeau de mauvais feutre, ou de l'indigo dans sa poche; et tout cela circulant dans ce Paris, redevenu populeux et vivant, au milieu des palais abattus, des églises fermées... Des compagnies noires démolissaient les châteaux; des maisons de jeu s'établissaient dans presque toutes les maisons; des centaines de restaurateurs enseignaient et vendaient la gourmandise à toute une ville... Et cependant, tandis que tout se recréait ainsi, les arts devenaient populaires, les sciences marchaient à un état de perfection; mais la littérature et la poésie sommeillaient, car je ne regarde pas Chénier et quelques autres comme devant former à eux seuls un corps littéraire, quoiqu'ils aient produit de belles choses.