Quant à la sûreté personnelle, elle était plus que douteuse: on volait à main armée, au nom du roi de France, jusque dans les rues, et les chauffeurs, qui torturaient dans les châteaux autour de Paris, prétendaient sortir de la Vendée. On arrêtait, mais pas encore assez, des faussaires passés maîtres dans l'art de la contrefaçon de votre nom. Quant aux nouveaux enrichis, ils ne tuaient pas, à la vérité; mais lorsque quelqu'un les gênait, ils savaient où trouver des assassins inoccupés, et ils les employaient... Vitry en sait quelque chose!... Une facilité de mœurs enfin digne de la Régence. Voilà quel était Paris sous le Directoire.

Cinq hommes choisis par la colère à la suite de cette fameuse journée du 13 vendémiaire composèrent d'abord le Directoire: Carnot, Rewbell, Letourneur[77], Barras et Laréveillère-Lépaux.

Il faut leur rendre toute justice: les quinze premiers mois qui suivirent leur élection firent voir une grande amélioration dans la marche administrative de l'État; mais l'argent manquait toujours dans les coffres. Des particuliers savaient bien en trouver pour satisfaire leurs désirs de luxe ou d'ambition; mais le Gouvernement ne pouvait obtenir de confiance, et par là pas d'argent. Il eut sans doute à vaincre beaucoup de difficultés; mais je crois que ses partisans, parmi lesquels on voit des personnes d'un haut mérite, comme madame de Staël, les exagèrent peut-être un peu.

Carnot rassura les amis de la Révolution sur ce qu'on pouvait craindre: il avait été du comité de Salut public; sa sévère probité républicaine était un garant pour sa conduite de directeur.

Rewbell, député d'Alsace aux États-Généraux, fut constamment dans la représentation nationale; il était ardent pour la Révolution, sans être sanguinaire, et quoique conventionnel, il n'était pas un des forcenés de la Montagne; il était avocat, et connaissait à fond toutes les questions contentieuses; c'était un homme probe en conduite politique. S'il avait été loin dans la route révolutionnaire, c'est qu'il croyait que c'était le bien de la France. Il fut accusé souvent dans sa carrière administrative de partager la terrible renommée de Schérer et de Rapinat, son beau-frère; mais il s'en défendit toujours, et victorieusement.

Letourneur, ancien député de la Manche à l'Assemblée législative, était aussi un des élus à la formation du Directoire; c'était un homme ardent aussi pour la cause révolutionnaire, mais non pas de ce mot traduit par Robespierre et les siens par le mot massacre; il avait, au contraire, toujours attaqué le terrorisme. Aussi Robespierre l'avait-il fait nommer pour aller remplir une mission dans les Indes orientales. Il refusa, et fit bien, parce que le 9 thermidor arriva. Il alla alors dans le Midi pour y combattre le terrorisme, qui fut si ardent dans cette partie de la France. Revenu à Paris, il fut du comité de Salut public, mais après la mort de Robespierre, ce qui n'était plus aussi réprouvé. Sa conduite fut toujours honorable et celle d'un vrai patriote; élu membre du Directoire, il en fut aussi le président, et fut le premier que le sort en éloigna: il en sortit l'année suivante (an V).

Laréveillère-Lépaux était originairement député d'Angers aux États-Généraux (1790). Dès son entrée dans la carrière politique, il fut un des plus violents meneurs; ses motions ont une couleur insurrectionnelle vraiment étonnante pour un homme qui, plus tard, voulut instituer une secte religieuse: elles portent toutes un cachet tellement particulier de virulence et d'emportement, qu'on croit voir un homme exerçant une vengeance contre un autre homme. Je voudrais connaître la vie entière de Laréveillère-Lépaux; je suis sûre qu'on y trouverait une histoire telle qu'il l'a fallu pour exciter sa haine contre tout ce qui était au-dessus de lui.

—Plus de princes! s'écriait-il à l'Assemblée Nationale;—pourquoi ce nom?

Et le lendemain il faisait faire le rapport d'un décret proposé par Ruhl, pour annoncer à l'Europe que la France viendrait au secours et marcherait au secours de tout peuple qui voudrait recouvrer sa liberté; jamais il ne fut un député plus parleur et, pour dire le mot, plus bavard. Tous les jours il faisait une motion. Élu membre du Directoire (an IV), et même président, il dut avoir une joie sans pareille; là il pouvait, à son aise, faire des discours. Aussi ne chômait-on pas de cette production essentiellement indigène de la terre des révolutions. Laréveillère-Lépaux, l'un de nos cinq rois, avait très-peu de dignité: c'était un homme petit, bossu, mal bossu même, et ne voulant pas l'être, ce qui doublait sa bosse... Toute sa vie, il avait eu des idées assez bizarres sur la religion catholique. Un ami, qui avait été élevé avec lui, lui a entendu mille fois répéter dans son enfance que l'état de pape était le plus à envier, et il appuyait son opinion de mille traits qu'il prenait dans l'histoire des Papes, lorsque plus tard il put faire cette lecture. Mais lorsque enfin revêtu d'un titre, investi d'une grande puissance, il comprit qu'il pouvait aussi, lui, exercer une puissance spirituelle et temporelle à la fois, il n'hésita plus, et les théophilanthropes se promenèrent dans Paris... Folie stupide!...

La morale en est bien admirable, s'écrièrent quelques gens toujours à genoux devant une chose, parce qu'elle est neuve, comme il est d'autres gens tout aussi sots de ne trouver beau que tout ce qui est ancien.