Mais, en fait de belle morale, celle de l'Évangile

Nous suffirait encor si vous le trouviez bon[78].

Que pouvons-nous chercher de plus que ce que nous avons en ce genre?—Quoi qu'il en soit, toutes ces pasquinades de philanthropes firent rire tout le nouveau Paris, qui commençait à se reformer assez pour se moquer de pareilles choses. Mais si l'on commença par rire, on finit par huer ces folies et les saltimbanques qui les faisaient. Laréveillère-Lépaux pendant ce temps-là parlait, parlait, parlait; il faisait dans la même semaine un discours au Champ-de-Mars pour le premier vendémiaire, un autre à l'ambassadeur cisalpin, un autre pour l'anniversaire de la fondation de la République... pour la cérémonie funèbre de Hoche... pour la paix de Campo-Formio par le général Bonaparte, un encore à l'Institut; un pour le 21 janvier, afin de célébrer l'anniversaire de la fête du tyran[79]; et enfin un autre pour la présentation des drapeaux napolitains que Championnet, je crois, envoyait en hommage au Directoire. Il était possible d'avoir un directeur plus beau que Laréveillère, mais plus bavard, je ne le crois pas... Enfin il en vint à un point de parlage tellement fort, qu'on l'attaqua à la tribune des Conseils comme ayant perdu la confiance publique pour avoir trop parlé. Bertrand (du Calvados) le lui reprocha à la tribune; Boulay (de la Meurthe), l'un des beaux talents de la Convention, le lui répéta et, de plus, blâma son fanatisme. Il vit alors clairement qu'on ne voulait pas de lui. Il écrivit une belle lettre au Directoire pour annoncer qu'il donnait sa démission: on l'accepta, et Laréveillère s'en alla jouer au pape et à la chapelle tant que cela lui convint, mais loin du lieu où siégeait[80] en effet le gouvernement de l'État.

Barras s'est trouvé le dernier au bout de ma plume. C'était un homme singulièrement placé au milieu de cette horde révolutionnaire, hurlant et agissant comme elle; Barras était d'une haute et antique noblesse; il avait donné de grandes preuves de bravoure; il avait de l'esprit, une belle figure, une tournure faite pour dignement représenter là où le sort l'avait transporté. Parmi ceux qui étaient ses collègues en apparence, mais en réalité des instruments à sa volonté, Barras pouvait paraître un homme supérieur, quoiqu'il ne le fût pas.

Entre eux tous, il était le seul qui pût recevoir, avoir un salon digne du retour de la bonne compagnie, quoiqu'il ne l'eût pas toujours fréquentée; mais il la connaissait et l'aimait. Laréveillère recevait bien un jour de la décade, Rewbell aussi, ainsi que Letourneur; mais ces réceptions étaient contraintes, on n'y causait pas. On entrait dans une de ces vastes salles du Luxembourg, on allait faire sa révérence, quand on savait ce que c'était qu'une révérence, à la citoyenne directrice; on s'approchait du citoyen directeur, qui vous demandait comment se conduisait la section dans laquelle on demeurait. Et la conversation continuait dans ce goût-là, à moins que le directeur n'eût des choses graves à dire à quelqu'un. Les femmes étaient toutes plus communes les unes que les autres dans cette foule; personne ne pouvait donc tenir un salon, excepté pourtant trois des hommes qui ont tour à tour siégé dans le fauteuil directorial, Barras, François de Neufchâteau et Gohier.

Le vicomte de Barras était d'une noble et antique famille de Provence[81]. Jeté dans la Révolution par son mécontentement contre les hommes qui, à son niveau, voulaient le repousser loin d'eux comme ils avaient fait de Mirabeau, il suivit le torrent tout en déplorant chaque jour son malheur de s'y abandonner. Jeune et beau, noble et brave, il quitta de bonne heure l'Europe pour se rendre à l'île de France auprès de son oncle, qui en était gouverneur. Officier dans le régiment de Pondichéry, il revint en France, où il trouva une grande fortune dont il jouit avec excès. En 89, lorsque les États-Généraux furent convoqués, il se présenta d'abord à l'assemblée du tiers; son frère était à celle de la noblesse. À dater de ce jour, la route qu'il suivit fut celle de la plus violente démagogie. Nommé député du Var à la Convention, il vota la mort du Roi, se mit contre la Gironde avec la Montagne, puis s'en alla à l'armée de Toulon avec Fréron, Gasparin et Salicetti. C'est là qu'il connut le général Bonaparte, et non pas, plus tard, par le moyen de madame de Beauharnais; la preuve en est, d'ailleurs, dans le choix que Barras fit de Bonaparte pour le suppléer, lorsqu'il fut nommé par la Convention, le 13 vendémiaire, pour la défendre contre les sections; Bonaparte ignorait ce jour-là encore l'existence de madame de Beauharnais.

Mais une fois parvenu au plus haut point du pouvoir, ayant enfin saisi le sceptre, car son autorité était évidemment la dominante dans le Luxembourg, Barras parut ne pouvoir en porter le fardeau. Ce pouvoir, qu'il avait appelé, désiré, lui parut ce qu'il était, un poids impossible à soulever pour sa main débile et devenue efféminée par les plaisirs et cette vie inactive qu'il avait continuellement menée depuis tant d'années. C'est alors qu'on prétend qu'il conspira pour les Bourbons: cette version a eu beaucoup de crédit.

Un grand nombre de personnages marquants parurent tour à tour sur ce trône éphémère, où chacun d'eux faisait une mystification dans laquelle il remplissait un rôle. Plusieurs d'entre eux, je le répète, étaient sociables dans la vie privée; mais une fois dans un grand salon doré, au milieu de cinq cents personnes, ébloui du feu de mille bougies, le directeur habile devant un grand procès, comme Merlin de Douay, devenait un étudiant timide devant le grand monde. Moulins, brave homme, consciencieux, ayant une bonne réputation militaire[82], était bien placé au Directoire, parce qu'il fallait un homme qui pût se mêler, avec connaissance de cause, des affaires militaires; mais, encore une fois, tout cela ne suffisait pas pour avoir et tenir une maison.

Pendant les cinq années d'existence qu'eut le Directoire, il y eut plusieurs mutations, des exils, des proscriptions. Barthélemy et Carnot furent fructidorisés. Laréveillère et Merlin de Douay donnèrent leur démission, et d'autres furent chassés par le sort; et dans toute cette nombreuse liste de noms, je n'en ai trouvé que quatre qui fussent capables de présider un salon.

Lorsque le digne neveu de l'auteur du Voyage d'Anacharsis fut proscrit le 18 fructidor[83], François de Neufchâteau fut proposé pour remplacer Barthélemy ou Carnot.... et fut en effet nommé à la place du dernier.