François de Neufchâteau était un homme qui, nécessairement, devait produire des impressions différentes. Je suis convaincue qu'il est telle personne qui, en lisant l'opinion que j'ai de lui, me trouvera blâmable, tandis que d'autres, plus sévères que moi, peut-être trouveront mon portrait flatté.
M. François (car, enfin, il faut nommer chacun par son nom, et cet homme s'appelait François) était donc un homme ordinaire, selon les uns, et de beaucoup d'esprit, selon les autres. Par ces autres, j'entends les habitants d'une petite ville où l'Almanach des Muses était le livre le plus parfait, et le but de l'ambition des jeunes poëtes de la province; aussi M. François, qui fut assez heureux ou malheureux pour être accueilli à l'Almanach des Muses[84], y fit insérer des poésies légères. Voltaire, qui répondait à tout le monde, lorsqu'on lui écrivait des louanges bien enflées et bien exagérées, répondit à M. François qu'il serait un jour le Tibulle, l'Anacréon de Neufchâteau; et cette alliance, que présageait le grand poëte par ces paroles, détermina M. François à joindre à son nom propre le nom de la ville où il avait été élevé[85]...
Il avait eu aussi le malheur d'être un enfant célèbre; à neuf ans, le petit François fit des vers qu'on envoya aux grandes autorités, qui répondirent que l'enfant serait un jour un grand homme... Il continua donc. Devint-il un grand homme? je n'en sais rien: ce qui est certain, c'est qu'il avait beaucoup d'ambition littéraire et politique, et qu'il eut surtout une existence mystérieuse, une vie privée dont les événements, s'ils étaient connus, feraient peut-être étrangement changer l'opinion sur son compte. Je connais une victime de François de Neufchâteau, dont le pardon généreux pour le mal et le tort qui lui furent faits ne diminue pas la grandeur de l'offense... En voyant François de Neufchâteau, on n'aurait pas jugé cet homme capable d'une longue suite dans une volonté perfide; il souriait toujours, avait une réponse gracieuse en vers presque pour chaque parole qui lui était dite en prose, chose fort ennuyeuse et très-plate, récitait des scènes de Racine, des vers de Boileau, de J.-B. Rousseau, avec un soin de diction qu'il prenait pour du talent, et dont il était fort prodigue, parce qu'il était convaincu de son talent de déclamation. Cette habitude de déclamer souvent et de parler en public lui avait donné une telle attitude théâtrale dans le port de la tête et de la main, dans l'accentuation de sa voix, qu'il en était souvent ridicule. On prétend quelquefois que cela allait bien dans les vastes salons du Luxembourg ou dans ceux de l'hôtel du ministère de l'Intérieur, qu'il occupa comme ministre deux fois dans sa carrière politique. C'est, au reste, surtout comme ministre de l'Intérieur qu'il faut lui assigner une place, bien plus que parmi nos poëtes et nos auteurs dramatiques.
Le salon de François de Neufchâteau, au Luxembourg, était fort remarquable à cette époque de notre révolution, parce qu'il offrit tout à coup un lieu de réunion pour les arts et les muses... Le maître pouvait n'avoir pas de droits à le présider comme le premier dans notre littérature légère, mais il avait au moins le droit d'être remercié et loué pour le soin qu'il prenait d'y réunir les littérateurs distingués du temps... C'était le moment où cette pauvre France, si longtemps opprimée, relevait sa tête abattue et recommençait ses chants; Lemercier, Chénier, Legouvé, Ducis, Duval, Andrieux, l'abbé Delille et plusieurs autres, donnaient à leur patrie le produit de leur intelligence. Les femmes, qui avaient tant souffert par le cœur et par elles-mêmes, recommençaient une nouvelle vie; elles se demandaient si elles aussi elles ne sauraient pas trouver la lumière de cette intellectuelle existence, qui seule peut rendre heureuse celle d'une femme. Beaucoup se mirent à écrire, et le salon de François de Neufchâteau vit souvent une réunion curieuse en ce genre: madame Victorine de Châtenay traduisait les Mystères d'Udolphe avec un rare talent, en leur laissant la couleur sombre et terrible qu'Anne Radcliffe a donnée à cette œuvre, que lord Byron lui-même regardait comme celle d'une femme de génie...; mademoiselle de Meulan, exemple à la fois de ce qu'une femme peut avoir dans le cœur de vertus, et de charme et de poésie dans son talent; madame Roland, dont les romans, tous d'invention, tels que le Courrier russe, et plusieurs autres, trouveront toujours des lecteurs; madame de Salm; madame de Beauharnais (Fanny), qui pouvait bien être ridicule, mais qui certes avait bien de l'esprit. Voilà les femmes qui étaient alors remarquables; François de Neufchâteau connaissait à merveille les talents et le mérite de chacune. Tour à tour appelées à prouver leur mission poétique ou littéraire, les femmes auteurs étaient accueillies, et même recherchées, dans ses salons. On y faisait des lectures, on y essayait des pièces; lui-même, qui, au fait, disait fort bien les vers, en récitait souvent, même dans les soirées intimes où il n'avait chez lui que vingt-cinq ou trente personnes. C'est ainsi qu'on connut Paméla, drame rempli, dit-on, d'intérêt, et dans lequel le talent poétique de François de Neufchâteau se montre plus que dans tout autre ouvrage. Mais longtemps les soirées intimes furent aussi destinées à une autre lecture tout à fait réservée aux élus: c'était une traduction de l'Arioste dont s'occupait François de Neufchâteau; cette traduction était fort exacte et belle, à ce que m'ont assuré plusieurs personnes qui l'ont entendue.
François de Neufchâteau fut marié deux fois. Sa première femme, avec laquelle il divorça ou dont il se sépara, vivait dans la province et tout à fait inconnue. La seconde était madame Bonnelier, mère de M. Hippolyte Bonnelier, connu par beaucoup de jolis ouvrages, et même des œuvres dramatiques. Beau-fils de M. François de Neufchâteau, il n'en parle jamais qu'avec une extrême mesure, et même avec convenance; mais j'ai su par d'autres que par lui que l'orphelin ne trouva pas un père dans le second mari de sa mère...; et son silence alors est vraiment une vertu.
Sa mère était une charmante personne, faisant les honneurs de la maison de François de Neufchâteau avec une grâce qui faisait oublier la prétention de son mari. Elle avait un sourire pour chacun, une parole gracieuse qui charmait davantage peut-être que ses mielleuses prévenances.
François de Neufchâteau n'était ni beau, ni distingué dans sa tournure. Son visage était celui d'un homme qui, après avoir beaucoup vécu, aurait des habitudes de table qui devenaient visibles par un nez très-gros, et dont la couleur était accusatrice. Sa coiffure, à l'époque du Directoire, était celle du moment, les cheveux poudrés et tombant des deux côtés du visage. Quant à sa tournure avec le costume des directeurs, elle était moins comique que celle de Laréveillère-Lépaux, mais elle était encore assez ridicule comme cela.
Ce costume était, comme toutes les pasquinades d'alors, parfaitement absurde. Aussi, excepté Barras, qui supportait cette pénitence avec moins de burlesque que les autres, c'était une véritable mascarade.
Un habit bleu, richement brodé, serré par une écharpe tricolore et fait de telle manière qu'il n'avait pas de collet...; la cravate remplacée par un col de mousseline garni de dentelle, exactement fait comme l'étaient les nôtres il y a deux ou trois ans...; des souliers à bouffettes, quelquefois des bottines à la Lowinsky, comme on les appelait; enfin, pour compléter le tout, un grand manteau écarlate brodé en arabesques sur le bord, et drapé à l'antique, et un vaste chapeau qu'on appelait, dès lors même, à la Henri IV, malgré l'horreur pour la royauté, et conséquemment garni de dix à douze plumes: voilà le costume des directeurs; ce costume donnait parfaitement l'air de chiens habillés aux pauvres rois-directeurs, lorsque, dans une cérémonie, ils représentaient le peuple souverain, qui venait ainsi bien servilement s'adorer lui-même sans savoir ni comprendre de quoi il était question. Les occasions de représentation étaient, au reste, fréquentes: le 21 janvier, le 1er vendémiaire, la fête de la Vieillesse, celle de la Jeunesse, celle de la Raison, qui fut continuée; toutes les victoires de nos armées, qui, grâce au général Bonaparte, étaient assez nombreuses pour donner de l'occupation au Directoire; toutes les occasions de représenter étaient saisies par eux pour montrer leur royauté d'emprunt. Alors, au retour du Champ-de-Mars, où se faisaient habituellement toutes les cérémonies, les salons des cinq directeurs étaient remplis de monde. Chez Barras, on causait, on jouait, on riait: c'était le seul salon qui méritât ce nom. Chez les autres, on mangeait, on parlait et on s'ennuyait, et on s'en allait le plus vite qu'on pouvait. Chez François de Neufchâteau, l'exception pouvait encore se rencontrer, parce que toutes les notabilités littéraires s'y trouvaient; on y faisait des lectures, on y causait aussi, mais on y dissertait plus souvent encore. Du reste, on y voyait de jolies femmes, parce qu'il les aimait, et on y entendait de la bonne musique et quelquefois de bonnes pièces.
Un jour, le salon de François de Neufchâteau fut plus sombre qu'il ne l'était habituellement; on parlait sourdement d'une visite qui, le même matin, lui avait été faite par une femme qui, venue de sa province, réclamait des droits que, dans son opinion, le divorce n'avait pu rompre. C'était la première femme de François de Neufchâteau.—Cette femme était pauvre, disait-elle; elle voulait connaître au moins le bonheur de l'aisance, puisque celui dont elle avait porté le nom était l'un des rois de France!... Cette femme pleurait...; elle parlait haut... on l'entendit: car, dans les palais du pouvoir, on entend tout bien plus que chez les autres hommes, car des oreilles curieuses y sont incessamment ouvertes pour tout recueillir. La scène fut donc connue pour chacun, et une heure n'était pas écoulée depuis l'arrivée de l'étrangère, que tous les collègues de François de Neufchâteau savaient ce qui se passait chez lui... Enfin les pleurs s'arrêtèrent; la douleur de cette femme fut apaisée, soit par une promesse, soit, ce qui est plus probable, par un effet positif et immédiat de la part de François de Neufchâteau: la suite le ferait croire. L'étrangère repartit le même jour... De retour chez elle, où elle n'avait pour famille et pour alentours que deux domestiques, qui devaient savoir ce qu'elle avait rapporté avec elle, la malheureuse fut trouvée assassinée dans son lit le lendemain même de son arrivée dans le lieu solitaire qu'elle habitait... Les gens qui répondaient d'elle, pour ainsi dire, furent arrêtés: ils devaient être convaincus, ou du moins fortement appréhendés; mais il n'en fut rien: la justice allait alors comme TOUT en France, c'est-à-dire fort mal. Les assassins s'échappèrent, et cette sanglante histoire demeura toujours couverte d'un voile mystérieux qui glace, lorsqu'on pense à l'impunité des meurtriers et au pouvoir de celui qui, par devoir plus encore que par un souvenir du cœur, devait venger celle qui avait porté son nom aux jours de sa jeunesse.