La seconde femme de François de Neufchâteau ne mourut pas assassinée par des bandits, mais elle mourut aussi malheureuse qu'une femme peut l'être: son agonie fut longue et douloureuse; car elle eut la durée de plusieurs années... Languissant sous le poids d'une douleur secrète, elle se voyait lentement mourir sans éprouver autour d'elle ces soins du cœur qui adoucissent tant les douleurs de l'âme et du corps... Enfin le moment terrible arriva... la malheureuse le vit venir sans terreur, car sa vie avait été irréprochable, ce qui rend la mort douce; confiante en Dieu, elle voulait dire son espérance et sa crainte à un homme qui reçût l'une et l'autre avec un caractère sacré.—Elle voulait un prêtre.—Elle le demanda avec cette voix qui est toujours entendue, même des cœurs les plus endurcis, celle d'une mourante... C'était au milieu de la nuit qu'elle se voyait expirer sans le réconfort que veut toujours une âme chrétienne!... Mais François de Neufchâteau avait à cet égard des idées plus que philosophiques[86]; il les avait manifestées même assez publiquement. Mais renouveler ces démonstrations au chevet d'une agonisante, ce n'est plus de la philosophie sévère, c'est de la dureté inflexible.—C'est criminel!
Madame François de Neufchâteau mourut. Je ne dirai rien de la conduite de son mari: le silence d'une bouche plus intéressée à parler que la mienne m'impose de le garder aussi; je me tairai donc, et laisserai au temps à faire connaître des mystères douloureux qui, une fois dévoilés, pourront faire changer l'opinion sur un homme qui pouvait être aimé du monde où il vivait comme homme de lettres et de littérature. Peut-être même, comme administrateur, a-t-il été favorable à l'intérêt public et général; mais je crois qu'avant de prononcer le discours qui demande l'apothéose d'un homme, il faut qu'il soit prouvé qu'il ne s'élève contre lui aucune voix accusatrice.
François de Neufchâteau, entré au Directoire pour remplacer le plus pur républicain de la Révolution, en sortit désigné par le sort au renouvellement de la fin de l'an VI. Pendant le temps qu'il passa au Directoire, le général Bonaparte, revenant d'Italie, présenta à cette caricature de gouvernement le traité de Campo-Formio, qui rendait à la République l'état qu'il lui convenait d'avoir en Europe. Ce fut dans cette journée que Napoléon fit voir qu'il serait toujours le maître de ces pygmées qui osaient lutter avec lui. François de Neufchâteau, comme directeur, était de ce dîner sans fin qui fut donné au général Bonaparte le jour de sa présentation au Directoire, au retour de Campo-Formio (le 20 frimaire an VI). Ce dîner avait un but: on voulait connaître les véritables intentions de Bonaparte; on voulait le deviner. François de Neufchâteau, plus habile que ses collègues en pareille matière, se chargea de la besogne; mais il avait affaire avec une partie trop exercée et trop bien sur ses gardes pour tomber dans un tel piége. Le directeur ne sut rien, et, plus tard, Napoléon lui rappelait, en souriant, combien il avait perdu de louanges dans cette journée. Chéron chanta le soir une cantate dont les paroles étaient de François de Neufchâteau lui-même...; et le directeur crut que sa dignité ne serait pas compromise en récitant un chant de sa traduction de l'Arioste; et, prenant le plus en rapport avec la circonstance, il choisit celui des plus belles victoires de Roland avant sa folie. Le général Bonaparte, qui aimait la poésie italienne et ne trouvait aucune traduction bonne, complimenta François de Neufchâteau, et lui prouva sa mémoire d'une manière flatteuse en disant une partie des vers italiens dont il venait d'entendre la traduction...
Quant aux vers faits pour le vainqueur d'Italie, j'ai entendu Napoléon lui-même dire en riant, bien des années après, un jour où il avait été harangué par François de Neufchâteau comme président du Sénat:
—Il était un peu comme les poëtes qui ont des vers pour tous les baptêmes; il faisait des vers pour moi, et, quelques années avant, il avait chanté, comme poëte, Marat, Robespierre et Châlier... Châlier! obscur égorgeur qui n'avait même pas pour lui le prestige d'une horrible et générale renommée.
Et comme l'archichancelier paraissait en douter:—Rien n'est plus certain, dit Napoléon. Il fut publiquement accusé de l'avoir fait par ce brave Marbot, qui était républicain, mais non pas égorgeur.
C'était vrai, Napoléon avait dit juste.
Ce dîner, donné par le Directoire, fut remarquable non-seulement par son objet, mais par les personnes qu'il rassemblait. Voici la liste des convives qui se trouvèrent réunis pour fêter non-seulement le général Bonaparte, mais la gloire de la France:
Les généraux Berthier, Murat, Championnet, Joubert, Hédouville, Desaix, Lacrosse, le chef de brigade Andréossy, et le général Lemoine, commandant la dix-septième division militaire, qui était alors celle de Paris, le vice-amiral Rosili, le général Berruyer, commandant des Invalides, les généraux commandant l'artillerie et le génie, l'infanterie et la cavalerie de la garnison de Paris, le chef de légion en tour de la garde nationale, les deux commandants de la garde du Directoire et des Conseils.
Puis venaient les présidents de toutes les cours, appelées alors tribunaux; enfin toutes les têtes d'autorités quelles qu'elles fussent, et puis tout le corps diplomatique, qui devenait nombreux: M. Meyer pour la Hollande ou plutôt la république Batave; M. Micheli pour celle de Genève; M. Visconti pour la république Cisalpine[87]; M. Bonardi pour la république Ligurienne; le prince Colsini, ambassadeur du grand-duc de Toscane; le marquis del Campo, ambassadeur d'Espagne; M. Desandoz, ministre de Prusse; Ruffo, ministre de Naples; M. Abel, ministre du duc de Wurtemberg; le baron de Reitzenstein, ministre de Bade; Balbi, ambassadeur de Sardaigne; Steuben, ministre de l'électeur de Hesse-Cassel; Dreyer, ministre de Danemark; Esseid-Ali Effendi, ambassadeur de la Porte Ottomane.