Ce dîner eut lieu dans la grande salle d'audience du Directoire; il semblait avoir été prévu par Bonaparte, car la décoration de cette salle était toute de lui, et certes pas un cœur français ne pouvait sans une émotion vive jeter les yeux sur ce qui flottait sur les parois et à la voûte de ce lieu presque sanctifié... C'étaient tous les drapeaux que Bonaparte avait conquis sur l'ennemi, pendant sa campagne d'Italie... Les murs en étaient couverts!... Ah! disait Junot, alors premier aide de camp de Bonaparte: comme on est heureux de penser que notre sang à tous a taché ces drapeaux-là![88]
Mais, parmi ces drapeaux, un surtout était bien remarquable. Ce drapeau avait été donné à l'armée d'Italie par le Corps-Législatif... Bonaparte, en quittant l'armée d'Italie, reprit son drapeau, et en fit hommage au Directoire, mais chargé de nobles inscriptions... Ah! ce souvenir seul fait battre mon cœur à me faire mal! Quel temps pour nous! quel délire de gloire! quel enthousiasme!... Oh! qui nous le rendra donc ce temps? qui donc le ramènera?... car notre jeunesse est la même, tout aussi ardente de gloire, tout aussi désireuse de voir la France belle et grande... Elle est composée des fils de ces mêmes hommes qui s'en allaient vaincre en chantant, et regardaient une bataille comme une fête... Mon Dieu! je le voudrais pour notre France si belle!... Mais elle l'est toujours, et jamais son soleil ne succombera pour ne se plus lever; peut-être même l'émulation le fera-t-elle renaître plus radieux encore. J'en ai l'espoir; il le faut pour exister quand on a vécu dans l'autre temps.
Le Conservatoire jouait un rôle fort actif dans les fêtes directoriales. Barras aimait la musique, et comme il avait le pouvoir, le Conservatoire était souvent requis. Le 20 frimaire, malgré la rigueur du froid, les artistes et les jeunes filles élèves du Conservatoire étaient à leur poste dans la grande cour du Luxembourg, et plus tard ils vinrent dans la salle du banquet[89]; on va voir que ce n'était pas inutilement.
Les toasts furent portés par Barras, comme président du Directoire:
Au peuple français, et à la liberté!
Aussitôt le Conservatoire chante en chœur:
Amour sacré de la patrie, etc.
Barras, continuant les toasts, se relève et dit:
À la République! à la victoire! à la paix!
Le Conservatoire aussitôt chante le Chant du Retour[90]. C'était un dialogue entre le président et lui.