—Mesdemoiselles Junot, répondit-elle, stupéfaite de cette solennité pour des enfants, et presque effrayée du silence singulier de cette maison.
—Mesdemoiselles Junot!... dit le valet de chambre, d'une voix retentissante, en ouvrant les deux battants d'une vaste pièce très-éclairée cette fois. Mais ce ne fut qu'une raison pour ajouter à la stupéfaction de mademoiselle Podewin, et à la frayeur de mes petites filles.
Dans ce salon, meublé d'un velours cramoisi à crépines d'or et magnifiquement orné, étaient plusieurs hommes vêtus de noir, au visage sévère et presque tous vieux et laids, pour dire le mot, excepté l'un d'eux, mais dont la figure avait tellement la volonté d'être caduque, malgré l'âge de son possesseur, qu'il ne tenait qu'à lui de passer pour vieux s'il en avait eu envie dès cette époque... Une grande table ronde était au milieu de l'appartement; elle était couverte de papiers, et plusieurs hommes tout noirs écrivaient... D'un côté de la cheminée, était une femme qui avait dû être fort belle et dans laquelle on retrouvait encore des restes frappants de beauté; près d'elle, et comme une apparition fantastique au milieu de cette cohorte d'hommes sombres et sérieux, était une jeune fille vêtue de blanc, blonde, blanche comme un lis et jolie comme un ange... Elle voulait être sérieuse pour se conformer, on le voyait, au décorum d'une circonstance inaccoutumée. Toutefois, sa bouche de rose fut la première qui sourit à la vue du groupe qui vint tout à coup se jeter au milieu de la grave cérémonie... Devant la cheminée était un vieillard de taille moyenne, mais dont le dos était voûté, portant l'habit ecclésiastique et décoré de plusieurs ordres. Sur un petit manteau de taffetas noir était sur son dos une grande plaque qui disait qu'il était chanoine de Munster. Enfin mes filles étaient tout simplement chez le prince primat!... Il logeait alors dans l'hôtel du prince Eugène, qui était, comme on sait, contigu à celui de la maréchale Ney, et ce même jour il mariait, c'est-à-dire fiançait son neveu, M. le duc Dalberg, à la jolie mademoiselle de Brignolé.
On sait comme le prince primat était excellent, et surtout poli et affectueux. Je le connaissais beaucoup, et il venait assez souvent chez moi; mais il n'était nullement connu de mes enfants, qui, à cette époque de leur vie, ne descendaient chez moi que lorsqu'il n'y avait personne: c'était dans la journée et le soir après dîner pour remonter à huit heures chez elles; mais aussitôt que le prince entendit prononcer mon nom, il s'avança vers mes enfants, accueillit parfaitement la pauvre miss Podewin, toute troublée de son aventure: car tout cela s'était succédé bien plus promptement que je ne mets de temps à l'écrire, et dans son phlegme anglais, qui ne se démentait jamais, elle ne comprenait rien à tout cela.
Ma fille aînée Joséphine[161] fut celle qui se tira le mieux de l'affaire; elle était la filleule favorite de l'Impératrice, et fort souvent elle allait déjeûner avec elle aux Tuileries. Toutes les dames du palais adoraient sa gentille personne et son adorable visage d'ange. Madame de Brignolé la gâtait plus qu'une autre, ainsi que madame Dalberg. Aussi dès que Joséphine aperçut madame de Brignolé, elle courut à elle, lui montra son bel habit espagnol en satin blanc, avec de belles franges d'argent, et lui demanda où donc était la fête? Heureusement que la chose s'éclaircissait, car pendant ce temps Constance[162] s'enhardissant, malgré sa timidité, demandait de sa douce voix au prince primat:
—Monsieur, où donc est le général Jacquot?...
Or il faut savoir que ce général Jacquot était un énorme singe, avec lequel, pour le dire en passant, le primat avait un air de famille très-prononcé.
—Qu'est-ce donc que le général Jacquot? dit le prince en se retournant vers plusieurs ecclésiastiques de sa cour, dont plusieurs, grands chanoines des premiers chapitres d'Allemagne, ne badaudaient pas souvent sur les boulevards...
—C'est un singe fort savant, répondit gravement un petit homme ayant les cheveux coupés en brosse tout autour de sa tête, et une petite figure dans laquelle on trouvait, ce qu'il avait en effet, prodigieusement d'esprit. C'était le futur M. le duc Dalberg, neveu du prince primat grand-duc de Francfort...
Ceux qui ont connu le prince primat doivent se rappeler sa bonté et son aimable accueil, chaque fois qu'on se trouvait avec lui... Il fut parfait pour mes petits masques, mais avec une telle recherche, que je lui en témoignai ma reconnaissance dès le lendemain matin. On s'expliqua: mademoiselle Podewin acheva d'éclaircir ce que disaient mes filles, dont l'une demandait des masques, entre autres, le grand sauvage, parce que les enfants qui se voyaient le plus souvent dans les intervalles de leurs petites fêtes se confiaient leurs déguisements, et celui du grand sauvage était celui du prince Achille Murat, que mes filles voyaient très-souvent, ainsi que ses deux sœurs: les confidences avaient eu lieu, et Joséphine demandait le grand sauvage; Constance s'en tenait au général Jacquot... Mais la voiture avait été renvoyée... et celles des personnes présentes ne devaient aussi, comme celle de mes filles, revenir les prendre que plus tard. Le prince voulait faire mettre ses chevaux, lorsque le duc Dalberg leva toutes les difficultés. Il donna l'ordre à deux valets de pied de prendre mes deux petites dans leurs bras et de les transporter dans la maison voisine, qui était celle de la maréchale Ney... et les deux enfants partirent toutes joyeuses et chargées de bonbons qu'elles n'osaient pas manger de peur de gâter leur belle toilette...