Elles firent beaucoup d'effet en entrant dans la fête. J'en étais fort inquiète... Je venais d'arriver à l'instant et ne pouvais m'expliquer la cause de leur absence, lorsque je les vis entrer, et miss Podewin me dit le motif de leur retard. L'aventure courut bientôt dans tous les salons et amusa autant que le singe savant et le général Jacquot...
Cette soirée chez la maréchale Ney fut charmante: les enfants furent heureux d'abord, et nous le fûmes de leur joie, de leur délire même, car il y avait des moments où ils trépignaient avec une sorte de frénésie lorsqu'Olivier faisait le tour du sac fermé ou des trois bobines... ou bien encore de l'anneau, dans une boîte à double fond et à bascule... Mais enfin, après avoir soupé, ils étaient allés se coucher. Après leur départ:—Que ferons-nous? dirent les jeunes mères; il n'est que onze heures...
—Des charades en actions, dit M. de Metternich[163], qui, en sa qualité de jeune père, était du conseil.—Oui, oui, des charades en actions!—Et la maréchale nous fit ouvrir sa garde-robe, que nous explorâmes au grand chagrin de ses femmes, à en juger par le désespoir des miennes, lorsque la chose arrivait chez moi; mais aussi nous nous amusâmes beaucoup... Deux charades eurent surtout un succès complet: or-ange et pou-pon. La première fut représentée magnifiquement par la prise du Mexique ou du Pérou, je ne sais lequel; une scène du temple du soleil: tout cela était admirable; et puis le sacrifice d'Abraham; mais la seconde fut un triomphe. La première partie n'était pas facile à faire... Nous représentâmes Antiochus et Stratonice!... le moment où le médecin juge, par la fréquence du pouls, de la passion du prince; nous y fûmes très-applaudis. M. de Brigode joua le rôle du père, comme s'il eût été à l'Opéra. Le pont fut représenté par l'action de Coclès, et enfin le poupon le fut burlesquement par M. de Palfy, faisant le nourrisson, et par Grandcourt, dont je n'ai pas encore parlé, mais qui aura tout à l'heure sa place, car il ne bougeait de chez moi, et certes on s'en amusait assez pour lui témoigner au moins de la reconnaissance par un souvenir: il faisait la nourrice.
Grandcourt était un petit homme qui, disait-on, n'avait pas d'inconvénient, et à qui j'en trouvais souvent. Il était raconteur, sot et pas mal glorieux.—De quoi? Je n'en sais rien. Il avait une grosse tête, un gros ventre et des jambes courtes; il allait partout; se disait amoureux de toutes les femmes jolies et jeunes, avec cette figure que je viens de vous dire, et soixante ans par-dessus.
Ce fut lui que nous chargeâmes du rôle de nourrice: on lui fit des appas avec deux oreillers, et il remplit très-convenablement son emploi.
Le poupon, ce fut le comte de Palfy, noble hongrois de haute naissance certes, et tenant à Paris un grand état; il y était fort à la mode, nous donnait des fêtes où nous nous amusions beaucoup, et se mit dans le monde élégant malgré quelques ridicules assez fortement prononcés qu'il avait: l'un des plus grands était l'état qu'il avait pris d'être un mangeur de cœurs des plus affamés, et de parler de ses bonnes fortunes un peu comme le chasseur de l'ours. Au résumé, il avait de l'esprit cependant, et M. de Metternich, qui se connaissait en hommes, m'en avait parlé avec une autre opinion que celle qui dirigeait le monde. Il avait cinq pieds sept à huit pouces, et avait une sorte de beauté: tout cela fit merveille dans le pouls-pont.
M. de Palfy me rappelle une circonstance assez plaisante qui lui est relative. On faisait encore quelquefois des mystifications; la mode en avait été fort active, et de temps à autre elle revenait encore. Un jour, à Neuilly, je demandai à M. de Metternich s'il ne trouverait pas mauvais qu'on plaisantât un peu avec M. le comte de Palfy; j'étais bien sûre de sa réponse, mais je n'aurais à cet égard rien voulu faire sans sa permission. Il me la donna grandement, parce qu'il était bien sûr que je ne ferais rien que de convenable. Je fis donc venir le gros Musson, qui était encore bien spirituel et bien amusant; nous le plaçâmes à côté du comte de Palfy. Au bout d'un quart d'heure je le vis me regarder et me faire signe d'une manière très-significative,... je ne savais ce qui se passait à l'autre bout de la table; enfin je compris que Musson ne trouvait rien à dire au comte de Palfy... Cette idée s'empara alors de moi sous un aspect si bouffon, que je ne pus m'empêcher de la communiquer à M. de Metternich. Elle le frappa comme moi, et aussitôt nous voilà à rire, et bien autrement que si Musson avait parlé. En effet, quoi de plus comique que vingt-cinq personnes réunies autour d'une table pour entendre un homme qui se trouve muet!... et qui est le mystifié au lieu d'être le mystificateur. Jamais je n'ai ri d'aussi bon cœur.
Nous nous amusions beaucoup à Neuilly; la proximité de Paris permettait de venir me voir à tous mes amis, même ceux qui n'avaient pas de chevaux. J'avais tous les jours vingt personnes à dîner, et quarante le soir, les jours d'opéra exceptés. On savait que j'allais au spectacle; je n'y allais pas toujours cependant; mais lorsque j'y allais, je revenais exactement le soir à Neuilly.
Nous jouâmes aussi des charades en actions, et M. Vautour eut entre autres un succès prodigieux. M. Vautour était le nom d'un vaudeville dans lequel Brunet jouait alors et faisait courir tout Paris. Un homme de ma société, fort aimable et fort spirituel, parent ou allié de madame d'Osmond[164], M. Digneron de Saint-Furcy, me proposa un soir de faire une charade en action sur le mot vautour; ce fut lui qui la monta et l'organisa. La première partie fut représentée par le veau d'or, avec tout le luxe des costumes juifs et même leur exactitude. La seconde dura longtemps. M. Digneron faisait des tours d'adresse aussi bien qu'Olivier et Fitz-James; il se mit comme les Indiens qui étaient alors à Paris, devant une grande table à lui, et faite exprès pour ses tours: il nous en fit pendant une heure de ravissants, et puis pour le tout, Grandcourt s'était laissé arranger si bel et bien, qu'il ressemblait à Brunet parfaitement dans le rôle de M. Vautour. Il y fut très-applaudi.
Notre été fut très-brillant à Neuilly; nous jouâmes la comédie; il y venait encore plus de monde, ainsi que je l'ai dit, qu'au Raincy, en raison de la proximité de Paris. Un jour le maire de Surênes vint me prier de couronner la rosière: c'était une institution faite par madame des Bassyns, dans une affreuse circonstance de sa vie. Elle était en calèche et traversait Surênes en descendant d'une maison qu'elle habitait sur le haut de la montagne. Sa fille, âgée, je crois, de cinq ou six ans, était appuyée contre la portière de la calèche; elle s'ouvre: l'enfant tombe sous la roue, qui l'écrase sous les yeux de sa mère. La malheureuse femme, insensée de désespoir, serait morte sur la place sans les secours, les consolations de toutes les femmes de Surênes; une aussi immense douleur fut comprise par elles; toutes étaient mères, toutes avaient un cœur... Elles étaient bonnes, et leurs soins parvinrent à émousser la pointe trop aiguë du malheur qui frappait une mère... Revenue à elle-même après bien des mois, où sa raison fut presque égarée, madame des Bassyns sentit alors la reconnaissance qu'elle devait à ces femmes qui n'avaient pas eu peur de ce qui souvent effraie, la douleur d'une étrangère.