—Et maintenant, lui dit Amédée de Fontenille en lui présentant une grande pelisse pour la préserver de l'air froid de la nuit, retournons à Rouvres, pour y faire réveillon, et puis ensuite nous irons nous coucher...

... On riait encore dans le monde de cette histoire, lorsque le récit d'une autre aventure détruisit la gaieté qu'avait inspirée celle de la forêt de Sénart. Elle est d'un haut intérêt: la voici dans tous ses détails... Comme les personnages dont il est question dans cette histoire sont pour la plupart existants et à Paris, je ne puis donc les désigner que par une lettre initiale.

La comtesse de M*** était une femme bien née, riche, ayant une bonne maison et la volonté de la faire trouver agréable; avec tous ces moyens on a ce qu'on veut à Paris. Aussi, quoiqu'elle ne fût plus jeune, madame de M*** avait un salon fort sociable, et sa maison était une de celles où un étranger se faisait toujours présenter...

Madame de M*** avait un frère plus riche qu'elle, et vivant dans ses terres. Son opinion était fort exagérée. Il avait fait partie de l'armée de Condé, et rentré en France, il fut assez heureux pour retrouver toute sa fortune qui lui fut rendue; M. de P*** ne cachait aucunement son opinion, prétendant que l'Empereur ne l'en estimait que mieux de savoir confesser sa vraie croyance. M. de P*** n'avait qu'une fille, qui devait hériter non-seulement de sa belle fortune, mais aussi de celle de sa tante.

M. de P*** mourut des suites d'une chute de cheval à la chasse; il n'eut que le temps de recommander sa fille à sa sœur, et de dire à mademoiselle de R*** que son dernier vœu était qu'elle demeurât fidèle à leur opinion sainte.

Mademoiselle Amélie de P*** avait dix-sept ans au moment où elle perdit son père. Elle était jolie sans être pourtant une personne très-remarquable. Elle était habituellement sérieuse, et son rare sourire frappait harmonieusement lorsqu'on le voyait éclairer son visage; sa taille était grande, svelte, sa tournure distinguée, et tout son ensemble enfin formait et présentait une personne agréable et dont tous les hommes auraient certes désiré l'amour, s'ils n'eussent été repoussés par une froideur qui annonçait que son cœur se donnerait difficilement.

Aussitôt que madame de M*** fut instruite de la mort de son frère, elle partit de Paris et alla chercher sa nièce dans le château qu'elle habitait. Elle la trouva accablée de son malheur et peu disposée à partager les plaisirs de la maison bruyante de sa tante. Son deuil était une excuse pour les premiers mois, mais enfin il fallut changer une façon de vivre qui blessait une parente que son père lui avait ordonné de considérer comme une mère... et dès qu'elle eut pris le demi-deuil, Amélie descendit chez sa tante.

Ce fut un événement dans le salon de madame de M***, le jour où sa nièce y fit son entrée... Les jeunes personnes la regardèrent avec envie, les mères avec humeur, et les hommes avec l'espérance de lui plaire... On pense bien que les rangs devaient être pressés, car Amélie était une héritière comme on n'en voit pas beaucoup... elle était riche, noble, jeune et belle...

La comtesse de M*** s'attacha bientôt à sa nièce et l'aima d'une affection de mère. La jeune fille y répondit avec son âme qui était aimante et même passionnée, malgré l'apparence de froideur qui semblait l'envelopper.

—Amélie, lui dit un jour sa tante, il faut te marier.