—Pourquoi, ma tante? est-ce donc une condition expresse attachée au nom de femme que de prendre un mari? Je suis heureuse comme je suis, laissez-moi rêver la vie... Mon Dieu, le réveil ne viendra que trop tôt!... d'ailleurs je ne veux pas vous quitter!...

Et puis elle se penchait sur les mains de la comtesse, les baisait, et la comtesse, l'embrassant à son tour, disait:

—En vérité, tu as raison, mon enfant... Je ne sais pas comment je pourrais me séparer de toi!...

Mais les prétendants ne se découragèrent pas, et lorsqu'ils surent que la tante et la nièce ne voulaient pas se séparer, ils déclarèrent qu'ils demeureraient chez madame de M***, si elle le voulait.

Amélie recevait froidement tous ces hommages, et sans qu'il parût qu'un seul même l'eût touchée... Elle était toujours aussi sérieuse... Sa figure mélancolique ne s'animait d'aucune pensée intérieure à l'approche de ses prétendants... On était alors en 1809, et Amélie avait dix-huit ans.

Un jour madame de M*** parut occupée d'un grand intérêt... Elle, qui ne sortait jamais, demeurait des journées entières hors de chez elle; et sa nièce, sa fille pour mieux dire, ne sut ce qui l'avait autant intéressée que lorsque la réussite eut couronné l'œuvre... La comtesse de M***, parente éloignée de Barras, avait eu le crédit de sauver après la terreur un homme qui devait tout redouter d'une réaction, car cet homme était Fouché. Contre l'ordinaire des méchants, il en avait été reconnaissant... et lorsque madame de M*** lui demandait un service, il le lui rendait avec autant de bonne grâce que cet homme pouvait en mettre à quelque chose. Cette fois madame de M*** dit à Fouché que ce qu'elle lui demandait était sans doute difficile, mais qu'elle serait ensuite des mois et même des années sans avoir recours à son obligeance, s'il lui accordait ce qu'elle sollicitait de lui.

Le service en effet était éminent: il s'agissait de faire rentrer un homme qui, sur la liste des émigrés en 1793, n'avait en 1800 fait aucune des diligences pour se mettre en règle, ne voulant pas rentrer en France à cette époque. Mais depuis, les choses avaient pris un autre aspect. Il voyait que la puissance de Napoléon s'affermissait de jour en jour, et chaque jour aussi le besoin de revoir sa patrie se faisait sentir plus vif et plus pressant.

«Je sens qu'on peut vivre quelque temps loin de sa patrie, ma vieille amie, écrivait-il à la comtesse de M***; mais il faut s'en rapprocher pour mourir. On sent le besoin de fermer ses yeux là où ils se sont ouverts... Que je vous doive ce bonheur, et il sera double pour moi.»

C'était pour cet ami de sa jeunesse, ce frère de ses vieux jours, que la comtesse insistait aussi vivement auprès de Fouché. Enfin ses vives instances eurent un entier succès, et son ami revit la France.

Le marquis de R***, aussitôt qu'il fut arrivé à Paris, accourut chez son amie devenue sa bienfaitrice... Ils furent bien heureux de se revoir, et cette joie fut pure des deux côtés: car celle qui obligeait vit qu'on était vraiment reconnaissant, et on est alors si heureux d'avoir pu réussir!...