—Et pourquoi, dit vivement la comtesse, ne ferions-nous pas un mariage qui rapprocherait nos deux familles encore plus qu'elles ne le sont?... Amélie n'a jamais aimé, elle ne veut même pas se marier...; mais votre fils peut lui plaire, mon ami, et combien je serais heureuse s'il lui était réservé de fondre la glace de ce cœur que rien encore n'a pu toucher!...

Le marquis parla à son fils adoptif de cette présentation; le jeune homme s'y refusa.

—Madame de M*** ne peut voir une offense dans mon refus, dit Henri; j'ai pour elle une profonde reconnaissance, mais je hais le monde et ne vais nulle part.

Le marquis insista: ce fut d'abord en vain... Henri semblait redouter d'entrer dans cette maison... Était-ce un pressentiment!... Enfin, vaincu par les sollicitations réitérées de son père, il consentit à l'y accompagner, et un soir où le marquis savait trouver ces dames seules, il conduisit Henri à l'hôtel de M***.

Henri de C*** devait produire une vive impression sur les personnes qui le voyaient pour la première fois, depuis qu'il avait atteint ce degré d'une beauté mélancolique et mâle qui lui donnait un aspect tout à fait remarquable. Sa taille était élevée et élégante; sa tournure, d'une distinction de bonne compagnie, si rare à rencontrer, car il ne faut pas confondre l'extraordinaire avec la distinction... Sa figure était belle aussi; mais c'était surtout par son expression qu'elle plaisait. En voyant cette physionomie pâle, au regard prolongé et pensif, au sourire triste et presque toujours railleur, comme s'il eût voulu se punir lui-même de cette apparence de gaieté, on se disait que cet homme avait beaucoup souffert, et un sentiment attractif portait aussitôt vers lui...; mais lorsque ensuite on fixait ses yeux sur les siens, lorsqu'on voyait flamboyer son regard au récit d'une action généreuse et résolue; lorsque, repoussant les boucles blondes et naturelles de sa chevelure, il découvrait un front où siégeaient de profondes pensées, on se disait aussi que cet homme avait une destinée mystérieuse dont les intérêts étaient forts et puissants.

Henri parlait peu; mais son silence n'était jamais l'expression du dédain. On voyait que sa vie était grandement remplie, et que son silence n'était qu'un refuge dans ses propres pensées.

Son père le présenta à la comtesse, puis à Amélie. Il témoigna convenablement sa reconnaissance à la comtesse, causa peu, mais dans ce qu'il dit laissa voir un esprit et des connaissances auxquels Amélie n'était pas habituée... Elle fut touchée de cette nouvelle impression qu'elle recevait et en eut de la reconnaissance. Elle fut aussi plus affectueuse pour Henri. En lui parlant, sa voix devenait plus douce; on voyait qu'elle craignait de s'avancer et de heurter avec maladresse un homme souvent frappé et jusqu'à la douleur...

Henri, accueilli avec amitié et confiance dans la maison de la comtesse, y fut bientôt attiré par un charme qu'il ne chercha plus à éviter... Amélie s'habitua tellement à le voir, que lorsque par hasard une journée s'écoulait sans que Henri eût paru à l'hôtel de M***, elle était triste et ne pouvait dormir; Henri avait également pris l'habitude de passer ses soirées auprès d'Amélie et de sa tante... Il leur faisait la lecture des ouvrages nouveaux qui paraissaient; puis il racontait, tandis que les femmes travaillaient, les horreurs des guerres vendéennes et ce massacre de Quiberon!... mais alors il changeait de nature: il devenait un lion... Sa longue et blonde chevelure frémissait sous l'impression qu'il recevait de ses propres paroles... Il peignait d'abord, il décrivait, et puis ensuite sa voix se montait à un degré d'énergie qui faisait trembler ceux qui écoutaient le malheureux enfant recevant le dernier soupir et la bénédiction d'un père au milieu de ses frères égorgés, et lui-même au moment d'être un glorieux martyr de plus dans cette sanglante journée.

Lorsque Henri parlait de cette funeste affaire, il oubliait la vie... il oubliait tout... Alors Amélie le regardait avec une expression qu'il fut quelque temps à ne pas comprendre d'abord; mais lorsqu'enfin, les yeux remplis de larmes, et suivant le regard de feu du noble jeune homme, elle ne chercha plus à cacher ce qu'elle éprouvait, alors Henri vit qu'il était aimé... Son premier mouvement fut de lever les mains et les yeux au ciel, et de remercier Dieu d'avoir envoyé à lui un noble cœur pour comprendre et consoler le sien... Il sortit de sa poitrine un objet qu'il y tenait soigneusement caché; et s'agenouillant ensuite, il pria longtemps; tout à coup une pensée vint troubler sa religieuse méditation.—Eh quoi, dit-il, je me réjouis d'être aimé! mais ai-je le droit de chercher l'amour et ses joies? non, je me dois à d'autres soins!.. Cependant!..

Et il retombait accablé sous une foule de pensées qui l'oppressaient et lui donnaient une douleur poignante qui troublait ses idées et lui ravissait toute force et toute ardeur.