—Bénissez vos enfants, lui dit sa nièce, en tombant à genoux devant elle.
Le mariage eut lieu peu de jours après: il fut célébré dans une terre appartenant à Amélie, située à quelques lieues de Paris; mais il n'y eut aucune fête: Henri le demanda comme une grâce à sa fiancée; elle le lui accorda sans peine: et en effet, que lui importait le monde et son bruit? pour elle, la véritable fête était dans l'acte qui l'unissait à celui qu'elle aimait.
Ils demeurèrent donc dans une entière solitude pendant les quinze premiers jours de leur mariage; au bout de ce temps, qui fut pour Amélie un rêve qui lui montrait le ciel, Henri reprit l'air sombre, la physionomie morne qu'il avait constamment, et qu'on avait pu attribuer jadis à un amour qui craignait un refus. Silencieux, absorbé dans de sombres pensées, il finit par donner à sa femme une sorte de terreur vague, mais instinctive, qui, remplaçant un bonheur et des joies jusqu'alors inconnus, fut pour elle une douleur également grande; elle comprit le malheur sans savoir comment le parer, et cet état finit par lui devenir insupportable.
—Qu'avez-vous, Henri? lui dit-elle un soir que, rentrés après une longue promenade dans laquelle il n'avait répondu que par des monosyllabes à tout ce qu'elle lui disait, il marchait toujours en silence dans le salon, les bras croisés sur sa poitrine, et comme perdu dans un monde de pensées étrangères à ce qui l'entourait...
—Moi! répondit-il en tressaillant... mais je n'ai rien... que du bonheur, Amélie... et vous le savez bien!...
Amélie ne répondit pas, mais deux larmes roulèrent lentement sur ses joues: c'était son cœur qui avait parlé. Henri alla à elle, et la prenant dans ses bras il lui dit avec un accent de profonde tristesse:
—Je te l'ai dit, Amélie... il y a du malheur à m'aimer. Tu l'as voulu cependant, et cette persistance m'a attaché à toi... et voilà maintenant, que le temps de prouver que tu ne crains pas d'aimer celui qui souffre est venu, tu parais le redouter?
—Ah! je jure d'être heureuse, même de souffrir pour toi!... Mais que je sache du moins ce qui t'occupe... Pourquoi nos pensées ne sont-elles pas communes? Pourquoi ne pas m'ouvrir ce cœur, qui est maintenant mon bien?... Pourquoi?...
—Amélie, tu ne peux rien savoir, du moins pour ce moment, de ce qui m'occupe au point, je l'avoue, de me faire oublier quelquefois que je suis près de toi. Mais je t'aime... je n'aime que toi... C'est une vérité du cœur... crois-la...
Amélie secoua lentement la tête, et résistant à la pression des bras de son mari, qui la retenait contre lui, elle s'éloigna blessée dans l'âme du refus de Henri... Son caractère, doux et bon dans l'habitude de la vie, était soupçonneux et jaloux dès que l'affection se trouvait engagée... L'amitié même ne pouvait jamais la rassurer; elle craignait toujours de n'être pas assez aimée... Ce sentiment avait une source qui devait le faire excuser, mais il rendait malheureux ceux qu'elle aimait: la méfiance est si pénible!... Une justification, qu'elle soit ou non facile, est toujours le sujet d'un reproche, même tacitement exprimé lorsqu'on craint de le faire à haute voix...