—Eh bien! lui dit-il, viens avec moi, je ne m'y oppose plus... Ce sera peut-être heureux pour tous deux.

Deux jours après ils étaient sur la route de Normandie; Amélie et Henri étaient dans une calèche bien fermée, Annette sur le siége; Louis courait en avant et faisait préparer les chevaux... Ils allaient fort vite... Henri payait les guides comme s'il allait chercher une couronne... Souvent il regardait à sa montre.

—Nous ne marchons pas, s'écriait-il; et ils allaient comme le vent.

Enfin, vers le milieu du second jour, ils atteignirent la dernière poste de la grande route: c'était un pauvre village comme la plupart de ceux qui sont près de la mer, en Normandie, de ce côté surtout. À peine Henri fut-il arrivé qu'il fit demander un fermier qui devait fournir des chevaux pour aller au château de C***, terme du voyage. En peu d'instants les chevaux furent prêts: on aurait dit qu'ils attendaient... Les voyageurs repartirent aussitôt, au grand contentement de Henri, dont l'empressement semblait avoir redoublé depuis qu'il avait entretenu le fermier.

À mesure qu'ils avançaient, la route devenait plus difficile. Les grandes pluies d'automne avaient tellement dégradé le chemin, que la calèche pouvait à peine avancer. Vers le soir le temps se couvrit, et de longues rafales annoncèrent un orage. Amélie, qui jamais n'avait voyagé que dans le midi de la France et en Italie, était désagréablement surprise de ce froid sombre, de ce ciel gris et de cet air âpre qui racontait toutes les souffrances que devait éprouver le pauvre dans cette contrée inhospitalière; tout à coup elle entend un bruit d'une nature étrange. Le postillon s'était arrêté pour laisser souffler les chevaux; Amélie entendit alors comme les acclamations de plusieurs milliers de voix, mais sans rien voir. C'était comme la rumeur d'une ville éloignée; et ce bruit avait son accroissement et son affaiblissement. Cette régularité était solennelle... et au milieu de ce pays presque sauvage, le soir, au moment où la nuit commence à envelopper tout ce qui est autour de nous d'un voile sombre, ce bruit avait un mystère qui devait frapper l'âme d'Amélie d'une sorte de terreur...; et à mesure que la voiture avançait, il devenait plus retentissant.

—Mon Dieu, dit-elle enfin, rompant le long silence qui s'était établi entre elle et Henri depuis le village où ils avaient quitté la grande route, mon Dieu, quel bruit étonnant!—C'est la mer, lui répondit en souriant son mari, c'est le bruit de l'Océan dans sa majesté et sa beauté lorsque la tempête commence à soulever ses vagues.

Dans ce même moment, un beau spectacle s'offrit aux yeux d'Amélie: la voiture était parvenue au sommet d'une petite colline de sable; et tout à coup, comme si un rideau s'était levé, l'Océan, avec ses vagues, ses falaises et ses grèves solitaires, déroula l'immense tableau de ses beautés devant Amélie. Alors elle oublia sa terreur passagère et fut saisie d'admiration... Toutefois elle frissonnait encore. La belle mer d'Italie, avec ses rivages fleuris et embaumés, ses bords enchantés; Venise et ses bouquets de roses; l'Adriatique, ses barques et ses gondoliers toujours poétiques, ne voguant sur ses eaux claires que pour une fête ou pour l'amour, avaient, pour une femme comme Amélie, une poésie plus sensible que la voix solennelle de l'Océan et la sombre grandeur de ses scènes. Mais Henri, à la vue de la mer, fit une exclamation qui révélait la joie de son cœur...: on voyait qu'il retrouvait un lieu chéri et préféré... Cette joie se peignait dans ses yeux, dans sa physionomie radieuse, que la lune éclairait en ce moment.

—Tiens, dit-il à sa femme en levant la main vers un rocher qui s'élevait d'une hauteur de plus de quatre-vingts pieds au-dessus des falaises qui, en cet endroit, bordaient le rivage, tiens, voilà ton château; vois pour quel lieu tu as quitté le palais enchanté que tu habitais il y a deux jours.

Amélie suivit la direction de la main de Henri, et aperçut, en effet, tout en haut du rocher, quelques tourelles qui se dessinaient en noir sur l'azur ardoisé du ciel... Placé au sommet de ce roc escarpé incessamment battu des flots et exposé au courant d'une marée presque furieuse en cet endroit, dont les lames se brisaient avec fracas contre les écueils au bas du rocher, ce château semblait une de ces décorations fantastiques que l'imagination évoque à la suite d'une vieille légende. Aussi, l'impression que produisit la première vue du château de C*** sur Amélie fut un effroi qu'elle ne put cacher à Henri et qu'elle ne chercha même pas à lui dissimuler; car, se jetant dans ses bras, elle cacha sa tête dans son sein en s'écriant:—Ah! mon ami, quel horrible lieu!

Henri l'embrassa avec tendresse en cherchant à la rassurer. Il lui dit que, parvenus au château, la grandeur du spectacle qu'elle verrait lui en ferait oublier la première et pénible impression, et que, d'ailleurs, de l'autre côté du rocher qu'ils allaient tourner, elle aurait une route facile et moins solitaire. En effet, ils entraient alors dans un misérable village formé de quelques cabanes de pêcheurs... Mais cette petite peuplade était déjà couchée et endormie, et les voyageurs ne furent accueillis, en la traversant, que par les longs aboiements des chiens qui, se mêlant au bruit de la mer et de la tempête, formèrent l'harmonie qui salua Amélie et son mari à leur arrivée dans leur antique manoir...