Comme Henri l'avait annoncé en effet, la voiture parvint sans peine au grand portail gothique du château; la plate-forme sur laquelle elle s'arrêta était recouverte d'un gazon court et épais qui avait fleuri en cet endroit sous la protection de l'édifice qui le garantissait du vent salin de la mer. Quant à l'édifice lui-même, son aspect, lorsqu'elle en fut près, ne diminua pas la terreur que de loin il avait inspirée à Amélie. On voyait que cette habitation avait été abandonnée pendant bien des années. Sa construction était antique, mais grossière, et sans rappeler ces admirables édifices du moyen âge avec leurs dentelles de pierre, leurs tourelles romantiques, et tout ce qui éveillait l'imagination du voyageur et lui faisait retrouver, au milieu d'un château en ruines, la châtelaine et ses pages, ses troubadours et son chapelain. Le château de C*** était plus vieux que le moyen âge. Sa construction était grossière, en pierres brutes et grisâtres, prises évidemment dans les rochers du rivage; ses fenêtres, peu nombreuses, étroites et fort élevées, étaient distribuées avec un grand mépris de la régularité. Malgré sa solidité réelle et fort apparente, une partie du bâtiment avait cédé à l'action du temps et des éléments, et n'offrait plus que des ruines. On voyait que les hommes avaient aidé à tous deux, ce qu'ils font toujours lorsqu'il s'agit de détruire: les poutres avaient été arrachées, pour faire du feu, par les pauvres vassaux, et les murs s'étaient enfin écroulés: la partie gauche du château était demeurée seule habitable et intacte.

Lorsque cette habitation désolée s'offrit ainsi aux yeux de la jeune femme accoutumée à tout le luxe et à toutes les douceurs d'une vie toujours heureuse, elle ferma un moment les yeux pour ne rien voir... Mais ensuite elle fut rappelée à elle-même par la voix de Henri.—Je l'ai voulu, se dit-elle à elle-même, pourquoi me plaindre et lui faire de la peine?

Et tout aussitôt elle courut légèrement à son mari, qui, déjà dans la cour du château, commençait à se repentir d'avoir eu la pensée d'amener Amélie au château de C***. Mais elle l'aborda en riant, plaisanta la première sur la ressemblance de son manoir avec le vieux château d'Udolphe dans les Apennins, et fut si bonne et si aimable, que Henri, tout joyeux, se dit:

—J'ai bien fait... Elle fera tout ce que je voudrai.

Toutefois la terreur d'Amélie fut plus forte que sa résolution en traversant la cour solitaire et en montant l'escalier tournant qui conduisait à son appartement... Elle se serrait contre Henri, et, s'appuyant sur sa poitrine, elle fermait les yeux, se laissant conduire comme un enfant.

La chambre où elle fut conduite était convenable... Les meubles en étaient vieux mais propres, et un feu brillant, qu'avait allumé le vieux concierge, lui donnait une gaieté d'aspect qui fit oublier à Amélie ses fatigues et ses terreurs.

Sa nuit fut paisible. Elle dormit comme on dort à dix-huit ans lorsqu'on est fatigué. Le lendemain, la vue magnifique qui s'offrit à elle à son réveil lui fit non-seulement tout oublier, mais lui donna le désir de prolonger son séjour à C***. Le soleil brillait dans un ciel bien bleu, et les vagues, la veille si furieuses, au matin, étaient calmes et limpides, et portaient les barques des pêcheurs du hameau qui étaient au bas du château. Henri lui apprit qu'elle pourrait se promener facilement quand elle le voudrait sur la mer, en prévenant quelques heures d'avance, parce que les écueils qu'elle avait aperçus en arrivant, et qui l'avaient tant effrayée, n'étaient que du côté de la route.—Mais dans cette partie, poursuivit-il en indiquant celle qui bordait les ruines, il y a une espèce de port naturel où la mer est paisible.

—Est-ce que les vaisseaux peuvent y aborder? demanda Amélie.

—Des vaisseaux! dit vivement Henri...! des vaisseaux!... Vous ai-je dit cela?... Non sans doute!... Comment voulez-vous que des vaisseaux puissent arriver ici?... N'allez pas dire une chose comme cela à Paris, car on rirait de vous, ma chère.

Il dit ce peu de mots avec une telle vivacité, qu'Amélie fut étonnée...; mais cette impression fut passagère, et bientôt elle l'oublia d'autant plus facilement, que Henri mit une telle activité à faire préparer une embarcation, que le matin même elle put se promener sur la mer... Henri la conduisit sur la côte à deux ou trois lieues, dans un pays ravissant. De hautes falaises abritaient des bois de chênes et de bouleaux, qui, ayant conservé leurs feuilles, étaient d'un prix inestimable à cette époque de l'année où tous les bois sont dépouillés... Le lieu où Henri avait conduit Amélie était presque désert: quelques maisons construites depuis peu, mais n'ayant qu'un étage et pour une ou deux personnes seulement, formaient le hameau où se trouvait Amélie.....; elle n'y vit que trois ou quatre femmes dont le langage la surprit... il n'avait rien de celui de cette province... Henri connaissait les hommes, à ce qu'elle présuma; car il parla longtemps avec deux d'entre eux, et leur conférence fut même assez longue, tandis qu'Amélie, accompagnée d'Annette, s'amusait à parcourir le bois et à ramasser des coquillages sur le rivage...