—Est-ce que vous êtes fou! Comment, vous qui me connaissez, vous me demandez pourquoi je ne donne pas au premier homme du royaume une personne qui lui déplaît!... (En souriant.) Je me rappelle encore assez de mon code de courtisan pour ne le pas faire...
—Avez-vous ma belle-mère[20]?
—Pas davantage. Je ne crois pourtant pas qu'elle lui soit désagréable et surtout importune comme madame de Staël, mais n'importe; votre belle-mère, mon cher Valence, est un peu ennuyeuse, nous pouvons dire cela entre nous, et je veux que le premier Consul s'amuse chez moi. Il aime les jolies femmes, et les femmes simples et agréables: votre belle-mère et madame de Staël ne sont rien de tout cela... Parlez-moi de Pulchérie[21]... à la bonne heure.
Le lendemain matin, dix heures étaient à peine sonnées que l'hôtel de madame de Montesson était prêt à recevoir, même un roi.
—Écoutez donc, lui dit M. de Cabre, il ne s'en faut pas de beaucoup...
Tout était préparé avec la plus grande élégance, et il y avait en même temps beaucoup de luxe, mais ce luxe était si bien réparti, tellement bien entendu, que rien ne paraissait superflu de cette quantité d'objets d'orfèvrerie, de vermeil, et de superbes porcelaines qui garnissaient la table. Le plus beau linge de Saxe, aux armes d'Orléans[22] et parfaitement cylindré, était sur cette table, et paraissait éclatant sous les assiettes de porcelaine de Sèvres, à la bordure et aux écussons d'or; de magnifiques cristaux, des fleurs en profusion: tout cet ensemble était vraiment charmant et imposant en même temps, parce que cette profusion était entourée de ce qui constate l'habitude de s'en servir.
Vers midi et demi les femmes invitées commencèrent à arriver: madame Récamier, madame de Rémusat, madame Maret, madame la princesse de Guémené, madame de Boufflers, madame de Custine, cette belle et ravissante personne, cette jeune femme à l'enveloppe d'ange, au cœur de feu, à la volonté de fer, et tout cela embelli par des talents[23] qui auraient fait la fortune d'un artiste;... madame Bernadotte, plus tard reine de Suède, madame de Valence, et plusieurs autres femmes de la société de madame de Montesson à cette époque, et de la cour consulaire.
Heureuse comme une maîtresse de maison qui voit arriver tous ses convives, et dont les préparatifs sont achevés, madame de Montesson souriait à chacune des femmes annoncées avec une grâce bienveillante, qui redoublait à mesure que l'heure s'avançait. Tout à coup un nom qui retentit dans le salon la fit tressaillir... le valet de chambre venait d'annoncer madame la baronne de Staël!... Quelque polie que fût madame de Montesson, elle ne dissimula pas son mécontentement, et madame de Staël put s'apercevoir que, certes, son couvert n'avait pas été compris dans le nombre de ceux ordonnés... Madame de Montesson espéra que le premier Consul ne viendrait pas. Il y avait une revue au Champ-de-Mars, Junot venait de se faire excuser pour ce motif. Le premier Consul pouvait donc être également retenu. Quoi qu'il en fût, madame de Montesson prit sur elle pour ne pas témoigner son mécontentement à madame de Staël, dont la démarche était au fait assez extraordinaire, et elle la reçut très-froidement, sans ajouter un mot aux paroles d'usage.
Joséphine aimait beaucoup ce genre de fête du matin; elle y était, comme partout dès lors, la première; et pourtant cette heure de la journée excluait toute pensée d'une gêne plus grande que celle qu'impose toujours le grand monde; et puis on évitait l'ennui que donne la durée d'une fête du soir. Après le déjeuner, lorsque le temps le permettait, tout le monde allait au bois de Boulogne; mais, chez madame de Montesson, cela n'arrivait jamais, quelque temps qu'il fît, parce qu'elle avait toujours soin de remplir les heures de manière à les faire oublier.
Une élégante d'aujourd'hui trouverait sans doute étrange une toilette de cette époque, comme nos petites-filles trouveront certainement celles de nos jours ridicules pour un déjeuner-dîner comme celui de madame de Montesson. Les plus attentives à suivre la mode d'alors portaient une longue jupe de percale des Indes d'une extrême finesse, ayant une demi-queue, et brodée tout autour. Les dessins les plus employés par mademoiselle Lolive[24] étaient des guirlandes de pampres, de chêne, de jasmins, de capucines, etc. Le corsage de cette jupe était détaché; il était fait en manière de spencer: cela s'appelait un canezou. Mais celui-là était à manches amadices, et montant au col; le tour et le bout des manches étaient également brodés. Le col avait pour garniture ordinairement du point à l'aiguille ou de très-belles malines: nous ne connaissions pas alors le luxe des tulles de coton, non plus que la magnificence des fausses pierreries!... ce qui peut se traduire ainsi: Luxe et pauvreté!... deux mots qui, joints ensemble, forment la plus terrible satire d'un temps et d'un peuple!... Sur la tête on avait une toque de velours noir, avec deux plumes blanches; sur les épaules un très-beau châle de cachemire de couleur tranchante. Quelquefois on attachait un beau voile de point d'Angleterre, rejeté sur le côté, à la toque de velours noir, et la toilette était alors aussi élégante que possible, et ne pouvait être imitée par votre femme de chambre; d'autant que la femme ainsi habillée portait au cou, suspendue par une longue chaîne du Mexique, une de ces montres de Leroy que toutes les mariées, dans une grande position, trouvaient toujours dans leur corbeille; on avait donc ainsi une toilette toute simple et qui pourtant, avec la robe, le cachemire, la toque et la montre, se montait encore à une somme très-élevée[25]. D'autres toilettes étaient encore remarquées. On voyait des robes de cachemire, des redingotes de mousseline de l'Inde brodées à jour et doublées de soie de couleur; en général, on portait peu, et même point d'étoffes de soie le matin.