Madame Bonaparte arriva vers une heure; sa toilette était charmante. Elle portait une robe de mousseline de l'Inde doublée de marceline jaune-clair, et brodée en plein d'un semé de petites étoiles à jour; le bas de la robe était une guirlande de chêne; son chapeau était en paille de riz, blanche, avec des rubans jaunes et un bouquet de violettes: elle était charmante mise ainsi. Elle était suivie de madame Talouet, de madame de Lauriston et de madame Maret. La cour consulaire se formait déjà.

—Je vous annonce une visite, dit-elle en riant à madame de Montesson... J'osais à peine y compter ce matin; Bonaparte m'a fait dire[26] tout à l'heure de le précéder, et qu'il me suivait dans un quart d'heure... Mais qu'avez-vous? demanda-t-elle plus bas à madame de Montesson en lui voyant un air abattu, contrastant avec son air et son état de contentement à elle-même, et les préparatifs de fête qui donnaient un aspect joyeux à toute la maison.

—Ah! rien absolument, dit madame de Montesson... rien du tout qu'une grande joie de vous voir... et que redouble la nouvelle que vous venez de m'apprendre...

—Bonaparte est allé au Champ-de-Mars pour y passer la revue d'un régiment qui part demain de Paris..., mais il ne tardera pas...

Madame de Montesson ne répondait qu'avec distraction à tout ce que lui disait madame Bonaparte, ses yeux se portaient avec inquiétude vers un groupe qui était à l'extrémité du salon et d'où sortaient parfois des éclats d'une voix retentissante, mais cependant si harmonieusement accentuée qu'elle avait le pouvoir d'émouvoir l'âme..., et vivement... M. de Valence était dans le groupe, formé seulement par plusieurs hommes qui, après avoir salué madame Bonaparte, écoutaient la personne qui parlait sans modérer le ton de sa voix. C'était une singularité déjà à cette époque, car on commençait à ne s'asseoir et à parler devant tout ce qui venait des Tuileries qu'avec la permission donnée... Madame Bonaparte en fut frappée...

—Je connais cette voix, dit-elle à madame de Montesson... oui!... c'est elle!...

—Ah! ne m'en parlez pas! répondit la désolée maîtresse de la maison... Sans doute c'est elle...; c'est madame de Staël!...

—Mais, dit Joséphine avec l'accent d'un doux reproche qu'elle ne put retenir, vous savez que Bonaparte ne l'aime pas, et je vous avais dit que peut-être il viendrait!...

—Eh! sans doute je le sais... mais que puis-je à cela?... Demandez à M. de Valence ce qui s'est passé hier!... elle était chez moi, et témoigna le plus vif désir de voir le premier Consul; je gardai le silence; elle me demanda s'il ne venait pas souvent chez moi. Je répondis laconiquement oui, sans ajouter autre chose, dans la crainte qu'elle ne me demandât trop directement de venir ce matin...; mais il paraît qu'elle n'avait pas besoin d'invitation... Je l'ai reçue très-froidement, et, contre mon habitude, j'ai même été presque impolie. Si vous m'en croyez, vous serez également peu prévenante avec elle. C'est la seule manière de lui faire comprendre qu'elle est de trop ici.

Quelque bonne que fût Joséphine, c'était une cire molle prenant toutes les formes; dans cette circonstance, d'ailleurs, elle comprit que le premier Consul serait, ou fâché de trouver là madame de Staël, ou bien dominé par elle, et alors exclusivement enlevé à tout le monde, parce que madame de Staël était prestigieuse et magicienne aussitôt qu'on voulait l'écouter dix minutes. Aussi Joséphine la redoutait-elle plus que la femme la plus jeune et la plus jolie de toutes celles qui l'entouraient.