Quand la brillante péroraison fut terminée, le groupe s'ouvrit, et madame de Staël s'avança vers madame Bonaparte, qui la reçut avec une telle sécheresse d'accueil, que madame de Staël, peu accoutumée à de semblables façons, elle toujours l'objet d'un culte et d'une admiration mérités au reste, fut tellement ébouriffée de ce qui lui arrivait, qu'elle recula aussitôt de quelques pas et fut s'asseoir à l'extrémité du salon... En un moment son expressive physionomie, son œil de flamme exprimèrent une généreuse indignation...; un sourire de dédain plissa les coins de sa bouche; et une minute ne s'était pas écoulée, qu'elle se trouvait élevée de cent pieds au-dessus de celles qui voulaient l'humilier et ne savaient pas qu'elle était, non pas leur égale, mais leur supérieure d'âme et de cœur comme elle l'était de toutes par l'esprit.

—Bonaparte tarde bien longtemps, dit Joséphine... Un grand bruit de chevaux se fit entendre au même instant... c'était lui!...

Il descendit de cheval et monta rapidement...; en moins de quelques secondes il fut au milieu du salon, salua madame de Montesson, s'approcha de la cheminée, jeta un coup d'œil vif et prompt autour de l'appartement, puis, s'approchant de Joséphine, il passa un bras autour de sa taille, si élégante alors, et l'attirant à lui il allait l'embrasser; mais une pensée le frappa, sans doute, et il l'entraîna dans la pièce suivante en disant à madame de Montesson:

—Cette maison est-elle à vous, madame?

Madame de Montesson courut après lui pour lui répondre, mais sans que personne suivît, et tout le monde demeura dans le salon.

Pour comprendre la scène qui va suivre, il faut se rappeler qu'un moment avant, madame de Staël avait été au-devant de madame Bonaparte et en avait été fort mal reçue. Dans sa première surprise, elle avait été s'asseoir sur un fauteuil tellement éloigné de la partie habitée du salon qu'elle paraissait, dans cette position, être là comme pour montrer une personne en pénitence. À l'autre extrémité, vingt jeunes femmes très-parées, jolies, gaies, et portées naturellement à se railler de ce qu'elles ont l'habitude de craindre aussitôt que la possibilité leur en est offerte; derrière elles des groupes d'hommes parlant bas, témoignant de l'intérêt en apparence pour la position pénible d'une femme...; mais... ce mot était répété avec intention..., tandis que d'autres disaient, avec le rire de la sottise:

—Une femme!... Oh! non sans doute!... demandez-le lui à elle-même; elle vous dira qu'elle est un homme, tant son âme a de force!... Oh! je ne suis pas étonné que le premier Consul ne l'aime pas.

Madame de Staël comprenait ces discours sans les entendre; mais elle voyait chaque parole se traduire sur la physionomie de ce monde né méchant et que sa nouvelle vie sociale rendait plus méchant encore. Son œil d'aigle avait percé sans peine la nuit profonde de l'insuffisance de tout ce qui souriait à une position pénible, qui pourtant pouvait en un moment devenir celle de l'un d'eux.

Mais cependant, quelque forte qu'elle fût sur elle-même, madame de Staël ressentit bientôt l'effet magnétique de tous ces yeux dirigés sur elle. C'était un cauchemar pénible dont elle voulut rompre le charme: elle se souleva, mais ne put accomplir sa volonté et retomba sur sa chaise.

En ce moment, on vit une apparition presque fantastique traverser l'immense salon à la vue de tous. C'était une jeune femme charmante et belle, une Malvina aux blonds cheveux, aux yeux bleu foncé, aux formes pures et gracieuses. Elle traversa légèrement le salon et fut s'asseoir à côté de la pauvre délaissée. Cette démarche, dans un moment où tout le monde demeurait immobile et l'abandonnait, toucha vivement madame de Staël.