Le premier Consul, qui connaissait les hommes, avait distingué dans madame de Montesson de hautes qualités, pour ce qu'il désirait obtenir d'elle. Il voulait, dès les premiers moments de son consulat, que la Cour des Tuileries (car il y avait déjà une Cour) fût organisée comme celle de Louis XV, et madame de Montesson, avec ses anciennes traditions, lui semblait faite pour la faire revivre; il voulait même l'amener à accepter une charge qu'il aurait créée[2] pour elle.
Il est difficile aujourd'hui de se faire une idée bien juste de la maison de madame de Montesson. C'était une réunion des plus étranges: on y voyait des nobles qui n'avaient pas quitté la France, une grande partie des émigrés rentrés,—des artistes, des femmes sévères et même puritaines à côté de femmes galantes: tout cela était accueilli avec la même bienveillance et la même politesse apparente; mais pour qui connaissait le monde, et surtout la maîtresse du logis, on retrouvait bientôt les nuances qui établissaient la ligne de démarcation.
On a cherché la cause du grand crédit de madame de Montesson auprès du premier Consul; il avait deux sources: la première venait de ce que M. le duc d'Orléans fut, dit-on, un jour à Brienne chez le cardinal de Loménie et le comte de Brienne; et que se trouvant ainsi près de l'école au moment de la distribution des prix, on demanda à M. le duc d'Orléans de donner la couronne aux lauréats. Le prince en chargea madame de Montesson, qui dit, à ce qu'on prétend, plusieurs mots gracieux aux élèves en les couronnant, et entre autres à Napoléon Buonaparte:
Je souhaite, monsieur, qu'il vous porte bonheur. Madame de Montesson était déjà mariée à M. le duc d'Orléans à cette époque.
Avec le caractère assez fataliste de Napoléon, je ne suis pas étonnée qu'il ait été porté à avoir comme une sorte de vénération pour madame de Montesson. On connaît l'histoire du laurier de l'Isola Bella[3].
J'ai entendu dire, comme positif, que le premier Consul avait rendu à madame de Montesson la pension que lui avait laissée M. le duc d'Orléans[4]. Elle était de 150,000 francs:—c'est beaucoup, 150,000 francs; ce qui est certain, c'est qu'elle en avait une très-forte que lui faisait le premier Consul; et sa déférence pour madame de Montesson était plus prononcée que je ne l'ai vue pour personne.
Elle avait dans M. de Saint-Far et M. de Saint-Albin deux ennemis bien acharnés. Je ne puis dire à quel point cela était porté. Je les entendais souvent parler de madame de Montesson dans des termes de moquerie qu'il ne leur convenait pas d'employer. Ils prétendaient qu'elle faisait toujours la duchesse d'Orléans. «Eh! pourquoi non? dis-je un jour à M. de Saint-Far, le plus constant dans sa poursuite. Si elle a été mariée à M. le duc d'Orléans, elle fait très-bien de prendre le rang que la Cour lui avait injustement refusé.»
Il est de fait que madame de Montesson avait des coutumes qui, après le temps de la Révolution, devaient sembler étranges; par exemple elle ne se levait pour personne, ne rendait pas de visites, si ce n'est à ceux qu'elle voulait favoriser; elle ne reconduisait jamais, excepté pour témoigner qu'elle ne voulait plus revoir la femme qu'elle reconduisait. Une femme amie de M. de Saint-Far, que je ne nommerai pas parce qu'elle vit encore, connut madame de Montesson à Plombières, où elle fut en 1803. Elle crut qu'il suffisait d'avoir rencontré madame de Montesson aux eaux pour aller chez elle à Paris; la chose déplut à la maîtresse de la maison, qui la reconduisit jusqu'à la porte de son salon. L'autre, qui ne connaissait pas cette coutume princière, raconta à son ami, M. de Saint-Far, ce qui lui était arrivé, en ajoutant:—C'est extraordinaire, elle a été très-froide d'abord, et puis, tout à coup, quand je m'en vais, elle me fait une politesse qu'elle n'avait faite à personne. Elle m'a reconduite.
—Comment, dit Saint-Far, elle vous a reconduite?
—Oui, sans doute!