La troisième livraison de l'Histoire des Salons de Paris paraîtra très-prochainement; elle se composera des tomes III et VI de la collection. Le tome III contiendra les Salons célèbres du Directoire et du Consulat, entre autres le Salon de Barras, le Salon de François de Neufchâteau, le Salon de madame Tallien, un bal des victimes, le Salon de madame Récamier, le Salon de Lucien Bonaparte, comme ministre de l'intérieur (c'est le renouvellement de la société en 1801 et 1802). Le tome VI contiendra le Salon du prince de Bénévent, le Salon de l'archi-trésorier, le Salon des princesses de la famille impériale, le Salon de madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély, le Salon de madame Labriche, au château du Marais; le Salon du comte de Demidoff, le Salon de madame Campan, etc., etc.

Voilà ce que nous pouvons promettre avec assurance au public; et nous sommes trop jaloux de sa bienveillance pour ne pas tenir tous nos engagements.

C. LADVOCAT.

Ce 15 janvier 1838.

SALON DE MADAME DE MONTESSON,
À PARIS ET À ROMAINVILLE.

J'ai déjà parlé de l'influence de madame de Montesson à la Cour consulaire. Elle était positive le 18 brumaire, et de ce jour elle ne fit que prendre plus de consistance dans un lieu où le maître reconnaissait que madame de Montesson pouvait beaucoup. Madame Bonaparte avait bien pu parler de ses relations de Cour dans les premiers moments de son mariage à un homme qui ne connaissait ni Versailles, ni les usages de son étiquette. Mais le fait réel est que madame la vicomtesse de Beauharnais n'avait pas été présentée, et qu'elle ignorait une foule de détails de peu d'importance peut-être, mais immenses dans leur application au nouvel ordre de choses que voulait établir Napoléon. Il s'en aperçut bientôt, lorsque son regard d'aigle eut parcouru le cercle des choses possibles à tenter, et jugea qu'il fallait un auxiliaire à Joséphine pour représenter convenablement à côté de lui dans la première place du monde, en attendant qu'un trône remplaçât le fauteuil consulaire. De la grâce ne suffit pas pour être reine, non plus que pour être aimée; elle fait plaire, mais ne va pas au-delà: c'est beaucoup dans la vie ordinaire d'une femme, mais il faut plus pour une souveraine.—Napoléon, qui comprenait tout, le comprit à merveille. Aussi voulut-il que madame Bonaparte prît des leçons de madame de Montesson. C'est madame Bonaparte, qui ne gardait jamais un secret même à elle, qui me l'a dit.

Personne, dans l'intimité de l'intérieur consulaire, ne pouvait mieux en effet que madame de Montesson diriger la nouvelle maîtresse des Tuileries dans son noviciat. Elle avait une grande connaissance des usages de la Cour, quoiqu'elle n'y fût pas admise après son mariage avec le duc d'Orléans[1].—Sa politesse était parfaite, quoique toujours digne et convenable; sa conversation avait du charme; enfin on trouvait qu'il y en avait beaucoup dans sa société, et sa maison était alors la plus remarquable et même la seule qu'on pût citer à Paris à cette époque. Je n'ai jamais entendu une autre opinion sur elle, si ce n'est de la part de ses deux beaux-fils, MM. de Saint-Albin et de Saint-Far; cette haine, car ils en avaient pour elle, venait de loin. Ils avaient été fort irrités contre elle par son mariage avec le duc d'Orléans. Ils prétendaient qu'il devait épouser leur mère, qui lui avait donné trois enfants; or, cette mère était une assez mauvaise danseuse de l'opéra et s'appelait autrefois mademoiselle Marquise (c'était son nom de guerre). Il était assez difficile de faire entrer cela, même du côté gauche, dans la famille des premiers princes du sang... Aussi n'en fit-on rien. On lui acheta une belle terre, celle de Villemonble, tout à côté du Raincy, pour conserver un peu de romanesque à la chose; c'était bien le moins, puisqu'on ne la rendait pas légitime,—et puis on fit mademoiselle Marquise marquise de Villemonble. Bien des gens trouvèrent que cela avait l'air d'une mauvaise plaisanterie.—Mais la nouvelle châtelaine s'en arrangea très-bien:—elle avait de bonnes rentes, comme disent ces dames de l'opéra; elle donnait d'excellents dîners, eut une maison fort bien montée, et si elle n'était pas au premier rang, elle fut au moins pour les hommes une des bonnes maisons de Paris; et puis, la manière dont elle avait été traitée l'autorisait à laisser croire que peut-être elle était mariée secrètement avec le prince. Le soin qu'il prit de ses trois enfants, les noms qu'il donna aux deux garçons, noms toujours affectés avec de riches bénéfices aux bâtards d'Orléans depuis qu'il n'y avait plus de Dunois,—tout cela pouvait laisser croire que la jolie danseuse était devenue princesse,—elle ne le disait pas, mais elle le laissait dire... Tel était l'état des choses, lorsque le mariage du duc d'Orléans avec madame de Montesson, public quoique secret, par toute l'insistance que mit le prince à obtenir le consentement du Roi, vint renverser et détruire l'innocent mensonge de mademoiselle Marquise, marquise de Villemonble. Ses fils, quoique parfaitement traités par madame de Montesson, ce dont j'ai été témoin, n'en avaient aucune reconnaissance et parlaient fort mal d'elle, surtout M. de Saint-Far. M. de Saint-Albin avait plus de mesure que son frère. Il en avait pour cela, c'est-à-dire, car pour le reste c'était encore plus extravagant; pour leur état de prêtre, par exemple, la chose était inconcevable: c'était à croire qu'ils étaient tous deux de la religion du royaume de Tonquin, plutôt que des prêtres chrétiens.—C'était le seul reproche que madame de Montesson se permît hautement de leur faire.

Un jour que l'abbé de Saint-Far dînait chez moi et parlait de madame de Montesson avec son amertume ordinaire, il ajouta, ce qu'il n'avait pas encore dit:—Ce n'est qu'une comédienne, après tout, que cette femme-là,—et une comédienne dans le monde comme sur son théâtre, où elle jouait sans talent, tandis que d'autres en avaient au moins.

—On sait que M. de Saint-Far avait fort peu d'esprit: ceci en est une preuve. Or, il y avait ce jour-là chez moi un parent de M. d'Abrantès, l'abbé Junot, ancien aumônier des Gardes Françaises et ami intime du vieux duc de Biron. C'était un vieillard aimable et d'un esprit doucement moqueur:

—Mon cher Saint-Far, dit-il à l'abbé, attaquant tout d'abord la question, ta mère a dansé sur les planches d'un théâtre, ce qui est fort diffèrent des planches du parquet d'un salon, mon ami.—Tout le monde se mit à rire, et M. de Saint-Far demeura assez confus pour être longtemps à recommencer.