—Eh bien! que ce soit le commencement d'une tendre et solide amitié entre nous! Il faut que vous soyez des nôtres. Écoutez; un jour de la semaine, je reçois le soir; nous nous rassemblons pour causer; quelques amis, et voilà tout; on prend une tasse de thé, et l'on se retire avec l'espoir d'une pareille séance de confiance et d'amitié. Voulez-vous me promettre d'y venir?
Madame de Genlis le promit, mais, par une sorte d'instinct, elle fit cette promesse vaguement, et finit par le congédier après une visite qui avait duré trois heures. Elle prit quelques renseignements sur les réunions de M. de La Harpe et sut qu'il recevait en effet toutes les semaines, mais beaucoup plus de monde qu'il ne l'avait dit; on y était vingt-cinq ou trente personnes, et cette séance d'amitié, comme il l'appelait, n'était autre chose qu'un bureau d'esprit et un conciliabule mystique et politique. Cette ordonnance et cette distribution, cet emploi du temps par un homme qui savait très-bien comment la bonne société arrangeait ses heures, parurent étranges à madame de Genlis; elle n'y fut pas. Il lui écrivit qu'elle était des leurs; ce mot-là la confirma dans la pensée que ces réunions pouvaient avoir un mauvais but; elle n'y fut pas davantage. Peu de temps après, effectivement, M. de La Harpe fut exilé dans un village à quelques lieues de Paris pendant plusieurs mois, et revint ensuite mourir ici, vieux, infirme et malheureux. Ce fut, au reste, une injustice; son âge et ses talents devaient lui être une sauvegarde, même avec des torts.
Vers ce même temps, madame de Genlis fut elle-même obligée de quitter Paris, mais volontairement. Elle avait fait beaucoup d'ouvrages[74] depuis son arrivée à Paris; mais elle avait une maison plus considérable qu'elle ne la pouvait supporter. C'était Casimir; c'était Stéphanie Alyon, jeune filleule de madame de Genlis, fille de M. Alyon, l'un des hommes attachés à l'éducation de Bellechasse: elle avait quatorze ans; puis une autre jeune fille, une Allemande nommée Helmina, dessinant, faisant des vers: celle-ci avait dix-sept ans, et elle était charmante.
Madame de Genlis fut à Versailles, puis le quitta, dit-elle, parce que son neveu César Ducrest ayant été tué dans une fête nationale, le chagrin qu'elle en ressentit la fit revenir à Paris, bien qu'elle fût à merveille à Versailles[75].
Ce fut alors qu'elle vint habiter l'Arsenal. Elle avait là un fort bel appartement contigu à la bibliothèque, que lui donna M. Chaptal, alors ministre de l'Intérieur, avec une grâce parfaite, aussitôt qu'elle l'eut demandé.
Étant à Versailles, elle travaillait avec une assiduité remarquable et fort estimable, lorsqu'on réfléchit que c'est pour élever des enfants malheureux enfin qu'elle avait ce courage..... Un jour M. de Cabre et Millin furent la voir et lui firent des reproches de sa déraison; deux jours après Millin reçut d'elle des vers dont j'ai retenu les suivants:
Et malade et souffrant, un malheureux auteur,
Languissamment assis à son pupitre,
En gémissant composait une épître
Sur la gaîté, sur le bonheur.
Dans le moment arrive son docteur,
Qui, mécontent de le voir à l'ouvrage,
L'exhorte à devenir plus sage,
Si de ses maux il veut guérir.
Hélas! répond l'auteur en poussant un soupir,
Ce conseil est très-bon, que ne puis-je le suivre!
Je ne travaille pas, ami, pour mon plaisir.
Croyez-moi, ce n'est pas la gloire qui m'enivre.
Qui mieux que moi saurait jouir
Des charmes d'un heureux loisir!...
Mais je suis obligé de me tuer pour vivre.
M. Fiévée, qui voyait souvent alors madame de Genlis, ayant appris sa triste position, voulut contribuer à l'adoucir. Au moment où madame de Genlis était dans la rue d'Enfer, M. Fiévée était en prison pour cause politique; on prétend qu'il était en correspondance directe avec Louis XVIII. Moi je crois que c'est une calomnie, si j'en juge par ce que je sais de la manière dont il fut ensuite avec le premier Consul et l'Empereur. Mais enfin alors il était en disgrâce. Madame de Genlis employa le crédit de ses amis et de ses parents, car il est à croire que ce fut M. de Talleyrand, ou madame de Montesson[76] et M. de Valence, qui, étant tous fort en crédit à cette époque, lui rendirent ce bon office. Quoi qu'il en soit, M. Fiévée témoigna noblement sa reconnaissance à madame de Genlis. Connaissant tout ce qu'elle souffrait, sachant qu'aucun des siens, ainsi qu'elle-même, n'avait sollicité une pension du Gouvernement, il résolut de le faire pour elle. Il avait bien prouvé que son arrestation était injuste et qu'il n'était pas en correspondance avec Louis XVIII; car presque immédiatement après sa sortie de prison, il fut en correspondance avec le premier Consul, ce qui est un peu différent de Louis XVIII. Quelle que fût, au reste, la manière dont il correspondait, quel que fût le sujet de ses lettres, il est bien certain qu'il n'y avait pas dedans une phrase qui voulût dire que Napoléon Bonaparte fût un usurpateur.
M. Fiévée, étant donc en correspondance avec le premier Consul, lui parla avec intérêt de madame de Genlis. Napoléon comprenait à ravir toutes les convenances de ce genre. À peine connut-il la position d'une personne aussi distinguée, qu'il donna des ordres; et un matin on annonça à madame de Genlis M. de Rémusat, venant de la part du premier Consul.
—Madame, lui dit M. de Rémusat, le premier Consul vient seulement d'apprendre votre pénible position; s'il l'eût connue dès le moment de votre arrivée en France, il l'aurait fait cesser à l'instant même... Ce qu'il peut faire maintenant, c'est de vous demander ce qui peut vous rendre heureuse. Veuillez le dire, et ce que vous demanderez vous sera accordé sur-le-champ[77]. «Comme mes premiers mouvements sont toujours romanesques, dit madame de Genlis, je refusai en disant que mon travail me suffisait et que je ne demandais rien.»