Ce fut à l'Arsenal que madame de Genlis donna Madame la duchesse de la Vallière, Madame de Maintenon et Madame de Montespan; mais Madame de la Vallière est supérieure aux deux autres, qui respirent l'ennui; Madame de la Vallière, quoique remplie de fautes comme roman historique, en ce qu'il ne peint nullement le siècle de Louis XIV tel qu'il est, tel que nous le peignent Mademoiselle, la grande Mademoiselle, et tous les autres mémoires, et surtout Saint-Simon. Ce qui a fait errer madame de Genlis, c'est son admiration pour les mémoires de Dangeau. Sans doute ils sont bons; mais toutes les idées de M. de Dangeau étaient mesquines et étroites. Il a dû nécessairement donner une couleur semblable à tout ce qu'il décrit: c'est ce qui arrive lorsqu'on calque des événements au lieu d'écrire des souvenirs[78].

Madame de Genlis fut très-fière d'un suffrage qui lui arriva par une voie détournée et lui porta une véritable joie d'auteur au cœur. Elle avait une amie, très-spirituelle personne, madame Élisabeth de Bon, auteur de plusieurs ouvrages qui dans le temps furent assez connus; elle écrivit à madame de Genlis le billet que voici:

«Je vous dirai, mon ange, que le premier Consul a lu Madame de la Vallière avant-hier, et qu'il l'a lue tout d'un trait, sans pouvoir la quitter, et qu'il a pleuré... C'est un fait positif; car c'est M. de Fontanes qui me l'a dit et qui le tient du premier Consul lui-même. Marigné prétend que je vous envoie les larmes du Consul, et que cela vaut mieux que des vers. Le fait est que cela m'a fait un plaisir extrême.

«Adieu, vous que j'adore et pour qui je donnerais ma vie.

«Élisabeth.»

Madame Élisabeth de Bon, qui signe à la manière des reines et des princesses souveraines, comme on voit, devait écrire des lettres bien passionnées à vingt ans, à en juger par la chaleur de son amitié dans un âge plus avancé. Madame de Sévigné est bien froide, même dans son amour maternel, qui est quelquefois exagéré dans son expression, à côté des paroles brûlantes de madame de Bon.

Quoi qu'il en soit de madame de Bon, qui du reste était fort aimable, madame de Genlis fut touchée au cœur de cet éloge. Je fus enchantée, dit-elle elle-même, d'obtenir le suffrage de celui qui était le plus grand capitaine de son siècle, d'avoir fait pleurer l'homme qui venait de rétablir l'ordre, la religion et la paix, et d'arracher mon pays à l'anarchie.

Elle fit aussitôt un impromptu en vers et l'envoya à madame de Bon pour le faire remettre au premier Consul. Madame de Bon[79] était à cette époque fort intimement liée avec M. d'Abrantès, et ce fut lui qui fut chargé de donner ces vers au premier Consul, et non pas M. de Fontanes, comme je l'ai vu je ne sais plus où.

Madame de Genlis était devenue une personne non-seulement supérieure dans la littérature courante, mais sa place était désormais marquée au premier rang de l'époque littéraire où elle écrivait. Mais je crois que cette place eût été de tous points plus noblement conquise, si elle avait moins crié après ses ennemis. Madame de Staël a eu plus de détracteurs que madame de Genlis, et madame de Staël a toujours gardé un noble silence; une fois ou deux dans tout le cours de sa vie littéraire elle répondit, je crois, et encore parce que son père était attaqué. Mais madame de Genlis répondait dans des brochures qu'elle faisait imprimer exprès, et surtout écrites avec de l'acrimonie et de l'humeur, ce qui éternisait la querelle... Elle se plaignait surtout de plagiats qui étaient un peu rêvés[80]. Ainsi, par exemple, elle se plaint de ce que M. A. Duval a fait de la Curieuse, une comédie du Théâtre d'éducation, son drame d'Édouard en Écosse. Quel rapport y a-t-il entre une petite fille qui mérite d'avoir un bonnet d'âne pour écouter aux portes, un jeune homme qui se cache pour un duel, je crois; et une femme d'un parti, qui voit devant elle, dans sa demeure, le chef du parti ennemi, le dernier des Stuarts, couvert de haillons et lui demandant du pain!... Cette situation est une des plus tragiques, une des plus touchantes qu'on puisse mettre à la scène, et d'ailleurs M. Duval avait devant lui le livre de l'histoire dans lequel il pouvait facilement prendre son sujet sans se faire de querelle et sans soumettre son imagination à une sorte de torture pour former son sujet à la position d'un autre plan, dans lequel il ne se trouve d'ailleurs d'autre ressemblance que deux hommes qui se cachent... Ceci me rappelle une histoire qui me fut racontée par M. Lenormand d'Étiolles, qui en savait et en faisait de bonnes et de salées, comme dit Saint-Simon.

M. Lenormand était au spectacle un jour, loin de Paris. Je crois que c'était à Marseille. Il était assis à côté d'un homme fort bien en apparence, mais qui pleurait à verse depuis que le rideau était levé.