LA PAYSANNE, rougissant et se détournant pour s'en aller.

Comment, comment! qu'est-ce donc que ça veut dire?...

MADAME DE GENLIS.

Que vous êtes reconnue, ma chère Jeanneton; et que je vous demande de faire cesser un mystère qui est une entrave à cette amitié que vous êtes assez bonne pour m'accorder, et que je vous rends avec une tendresse de mère.

LA PAYSANNE, après avoir hésité quelque temps.

Eh bien! oui, vous avez raison; il ne faut pas plus longtemps résister à la tentation d'une causerie d'amitié avec une personne comme vous.

Et madame de Chevreuse, car c'était elle en effet, redevint elle-même. Elle n'avait jamais cessé de l'être; elle se croyait parfaitement déguisée, parce qu'elle portait un bonnet et une jupe de paysanne, et qu'elle disait: J'allions, j'venions; mais ses mains blanches, ses bras délicats et polis comme de l'ivoire, sa démarche et sa tournure si parfaitement élégantes, la douceur de son organe, tout cela formait un trop grand contraste avec le rôle qu'elle jouait pour qu'elle pût le remplir longtemps... Elle jouait en effet la comédie; mais elle était comme un premier rôle remplissant sans illusion, et par conséquent fort mal, un autre rôle hors de son genre. C'était une charmante personne... j'en parlerai plus loin.

La manie de connaître madame de Genlis gagnait tout le monde. Anatole de Montesquiou, que nous voyons aujourd'hui si raisonnable comme père de famille et comme homme du pays, si bien enfin dans tout ce qu'il est et ce qu'il fait, Anatole de Montesquiou était tout jeune homme alors, et il voulait aussi connaître madame de Genlis. Au lieu de chercher quelqu'un qui le conduisît chez elle, car elle avait un jour (le samedi), il aima mieux prendre un moyen presque impossible. Il s'en alla chez Maradan, éditeur de presque tous les livres de madame de Genlis, et lui demanda de lui donner des épreuves d'imprimeur, pour qu'il les portât à madame de Genlis, comme le garçon de l'imprimerie; Maradan s'y refusa. Mieux conseillé par une seconde réflexion, Anatole de Montesquiou s'adressa tout simplement à madame de Lascours pour faire la connaissance de madame de Genlis, et madame de Lascours lui donna tout simplement à dîner avec elle. Ce fut alors que se forma cette amitié qui sut résister à trois révolutions, et qui, au moment de la mort de madame de Genlis, était une de ses plus douces consolations: c'est qu'elle avait placé son affection sur un noble cœur, un généreux caractère. Anatole de Montesquiou est un homme qui peut avoir à la fois l'orgueil de la bonté et celui de l'esprit.

Il est étrange que madame de Genlis ait été aussi souvent attaquée par l'anonyme. Une personne connue maintenant par plusieurs ouvrages littéraires était fort jeune à l'époque dont je parle: c'est madame de Brady. Elle était belle et spirituelle; elle écrivit à madame de Genlis, et aussi sous un nom supposé, en lui donnant une adresse qui n'était pas la sienne. Cette étrange correspondance dura près d'une année.

En deux ans de temps voilà trois personnes d'un nom connu qui prennent la voie romanesque de l'anonyme avec une vieille femme, pour converser avec elle. À sa place, je m'en serais fâchée, moi; j'aurais pu penser qu'on me prenait pour une femme à ridicules prétentions de sentiments.