Le moment le plus brillant pour le salon de madame de Genlis fut pendant son séjour à l'Arsenal. Elle voyait alors une foule d'hommes spirituels et de femmes remarquables, qui contribuaient tous à l'agrément de ses soirées: les uns jouaient des proverbes, les autres les composaient; on faisait de la musique, et alors Casimir jouait de la harpe. Dans d'autres soirées, un auteur estimé, comme Millevoye[84], disait une pièce de vers, à laquelle sa diction touchante, sa figure si parfaitement en accord avec ses vers et sa mélancolique nature, qui n'était, hélas! qu'un instinct d'avenir, donnaient un charme encore plus profond. Une autre fois, Dussault venait lire un feuilleton inédit du Journal de Paris, écrit avec tout son talent. Le lendemain, M. le comte de Sabran[85] disait plusieurs de ses fables; ses fables, dont quelques-unes peuvent rivaliser avec celles du grand fabuliste. M. de Sabran dit également d'une manière admirable non-seulement les vers qu'il fait, mais ceux de nos grands maîtres: il dit Molière et Racine à ravir. Venait ensuite, pour apporter son tribut à la ruche, M. Briffaut, très-jeune alors, mais qui montrait déjà un talent remarquable. M. de Cabre[86], ami fort intime de madame de Genlis, était un homme fort instruit, et cependant fort aimable dans l'acception positive de ce mot. Il contait bien, et faisait parfois de jolis vers. En voici qu'il composa étant jeune encore, mais abbé, pour répondre à la demande de faire le portrait d'une femme belle et charmante. Ce fut un impromptu:

Pourquoi me demander ce que c'est qu'une femme,
À moi, dont le destin est d'ignorer l'amour!
De l'aveugle affligé vous déchirerez l'âme,
Si vous lui demandez ce que c'est qu'un beau jour!

Parmi les femmes littéraires qui fréquentaient habituellement le salon de madame de Genlis, on peut bien placer madame Victorine de Chastenay, qui a enrichi notre littérature de plusieurs romans remarquables de la littérature anglaise, et dont l'esprit charmant est si bien venu dans une agréable causerie. Il y avait aussi madame la comtesse de Beaufort-d'Hautpoul, auteur de jolies poésies et de Zilia, agréable petit conte; madame Kennem, connue par plusieurs ouvrages distingués; madame de Vannoz, poëte charmant, et presque rivale de Delille dans le petit poëme de la Conversation; madame de Choiseul (princesse de Bauffremont). Celle-ci est une personne que j'ai pu juger par moi-même, et dont l'esprit avait, en effet, dû être apprécié par une femme comme madame de Genlis, qui se connaissait, certes, bien en esprit aimable, et surtout en esprit de société; et madame de Choiseul est plus que cela, c'est une personne supérieure. Je juge ainsi une femme lorsque je trouve de la bonté dans son esprit.

Chez madame de Genlis, on voyait encore madame Élisabeth de Bon, connue par la traduction de la Dame du Lac de Walter Scott, mais beaucoup plus anciennement par des romans assez oubliés aujourd'hui. C'était, comme je l'ai dit plus haut, une personne fort agréable d'esprit, très-passionnée dans son amitié; trop peut-être. Mais ses amis trouvaient que c'était sans exigence.

D'autres femmes qui n'étaient pas littéraires, mais qui avaient leur célébrité, allaient aussi chez madame de Genlis. C'étaient mesdames de Bellegarde, toutes deux connues par leur amitié fraternelle et la douceur et la bienveillance de leur commerce; madame Cabarus[87], madame Roger[88]; madame Dubrosseron, jeune femme agréable et beaucoup du monde bruyant de ce temps-là; madame Hainguerlot, femme d'argent, qui, je ne sais pourquoi, voulut être femme d'esprit, et que le chevalier de Boufflers, qui, certes, savait pourtant ce que c'était que les muses, n'a pas craint d'appeler la dixième muse.

À toutes les femmes que je viens de nommer, il faut ajouter beaucoup d'autres noms, tels que celui de la maréchale Bernadotte, qui, plus tard, fut princesse de Ponte-Corvo, puis ensuite reine de Suède. Elle et la reine Julie aimaient beaucoup madame de Genlis. Madame de Genlis avait encore avec elle deux jeunes filles dont elle prenait soin, mademoiselle Stéphanie Alyon et une jeune Prussienne, Helmina, qu'elle avait amenée de Berlin à Paris[89]. Ces deux jeunes filles augmentaient la famille adoptive de madame de Genlis, car elle avait encore Casimir et Alfred Lemaire, enfant que Casimir avait adopté pour ne pas déroger aux habitudes de la maison; et pourtant à cette époque existait-il quelqu'un de plus heureux que madame de Genlis dans ses mêmes relations de famille, mais directes!... Où pouvait-elle trouver des femmes et des jeunes filles plus charmantes que celles de sa fille, madame de Valence? rien n'est plus admirable que l'éducation donnée à ses enfants par madame de Valence. Une mère qui forme les filles qu'elle a formées est une femme ayant bien mérité de toutes les mères. Une conduite irréprochable, des vertus naturelles parfaitement développées, voilà ce que madame de Valence a produit dans ses deux filles, madame la comtesse Gérard et madame la comtesse de Celles[90].

Aux autres noms littéraires que j'ai cités plus haut en nommant tant d'hommes remarquables, il faut ajouter M. de Coriolis, que j'ai été charmé de rencontrer dans quelques maisons, où il nous charmait en disant de bien jolies productions de lui, dont une, la Messe de minuit, est l'une des pièces fugitives en vers que l'on peut placer dans le bon temps. Il était en outre un des hommes de la bonne compagnie qu'on aime toujours à rencontrer.

Un soir, ce fut M. de Treneuil qui fit les frais de la réunion de madame de Genlis. M. de Treneuil était un littérateur et un poëte distingué; il avait justifié la France d'avoir souffert que Lebrun, dans son Ode patriotique, articulât des paroles infâmes devant des objets sacrés que les tribus sauvages respectent et vénèrent... devant les tombeaux!...

M. de Treneuil, dans son poëme des Tombeaux de Saint-Denis, répond à ces vers de cannibales d'une manière triomphante!... Ah! ce n'est pas par des actes comme l'odieuse action signalée par Lebrun[91] que la Révolution s'est acquis une renommée!... elle s'est, au contraire, couverte de honte et d'ignominie!...

M. de Treneuil parla de cet acte avec horreur. Il fit observer que l'empereur, qui réédifiait tout, avait ordonné de réparer les souterrains de Saint-Denis, et cette pensée lui inspira deux bien beaux vers: