Et sans verser le sang d'une seule victime,
L'hommage expiatoire a surpassé le crime.

On ne peut comprendre pourquoi l'Institut refusa longtemps la couronne à cet ouvrage. Pour quelle raison? il serait bien pénible que des hommes de science pussent arriver à ce point d'oubli de leur haute mission, pour écouter des voix qui leur parlent en faveur ou contre l'esprit de parti? Cette pièce de vers, c'est-à-dire ce poëme, fut enfin couronnée cependant, et avec la plus grande justice: certes, il n'y eut pas de faveur. M. de Treneuil était attaché à la bibliothèque de l'Arsenal.

D'autres hommes fort spirituels aussi, qui contribuaient à embellir les soirées de madame de Genlis, étaient M. Després; M. Alexandre de Laborde, si bon, si parfait et si amusant avec ses distractions, même dans son Itinéraire; et Millin, meilleur ami que parfait antiquaire, malgré ses ouvrages sans nombre sur la numismatique. Elle voyait encore des hommes du monde, mais aussi lettrés que des littérateurs de profession: c'étaient M. le comte de Ségur, M. Carrion-de-Nisas, M. d'Estourmel, M. de Choiseul-Gouffier, spirituel dans sa causerie, si intéressant dans ses révélations des mystères du sérail, soit qu'il parlât des kiosques des sultanes entourés d'esclaves noirs[92], du chant plaintif et simple qui s'entendait au travers des rideaux flottants d'or et de soie, ou bien qu'il vous fît entrer avec lui dans les sombres détours de la politique ottomane à cette époque, où, jouissant encore d'un reste de pouvoir, elle dénouait avec le mensonge ce qu'elle ne pouvait trancher avec le poignard ou endormir avec le poison. Que j'ai passé de doux moments à écouter M. de Choiseul!... aucune conversation, excepté la sienne et celle, avant tout, de M. de Narbonne et de M. de Talleyrand[93], ne rappelait autant la bonne compagnie française, comme nous en avions la tradition, nous autres jeunes femmes à l'époque dont je parle ici, nous qui avions pu voir et entendre une foule d'hommes de bon goût et de bonnes manières, dernier reste de la cour de Louis XV. M. de Choiseul contait surtout avec une grâce admirable.

M. le prince de Nassau allait aussi chez madame de Genlis, mais pas souvent. Il était aussi bien aimable; mais comme il mentait celui-là, quand une fois il se mettait à raconter!

Le cardinal Maury était, comme homme important dans notre monde et notre histoire politique, le plus remarquable de la société de madame de Genlis; il y allait fort souvent, quoiqu'il ne l'aimât pas. C'était un homme singulier dans ses affections; il les montait ou les descendait d'après un baromètre qui n'était pas toujours celui du temps[94].

M. de Talleyrand allait aussi assez souvent à l'Arsenal; mais soit qu'il le voulût ainsi, soit que madame de Genlis ait dit la vérité lorsqu'elle affirmait que c'était pour mieux jouir du charme de sa conversation, elle le recevait toujours étant seule. Le fait est qu'il est vrai que M. de Talleyrand a dans la physionomie un air d'insouciance et même d'ennui qui glace tout ce qui l'entoure. On voudrait dissiper cette apparence d'ennui par le pouvoir qu'on se suppose toujours à tort ou à raison. C'est pour cela que dans la société on ne pardonne pas aux personnes d'esprit d'avoir de la sécheresse...: il ne faut pas qu'elles se communiquent trop rapidement; mais aussi il ne faut pas qu'elles soient trop importantes ni trop repliées sur elles-mêmes.

Avant que M. de Talleyrand ne nous fît tout le mal dont la France souffrira encore longtemps, il y avait dans ma pensée un penchant à le croire bon. C'est une drôle d'idée que j'avais là, me dira-t-on? Il y a des révolutions dans la vie humaine comme dans la vie des empires. Enfin, je crois que M. de Talleyrand est né bon; il est devenu méchant comme nous l'avons vu par des causes connues de Dieu seul. Mais ce qui est connu de tous, car nous sentons nos blessures, c'est qu'il a fait bien du mal à la France.

Une femme charmante qui contribuait autant et peut-être plus que madame de Genlis à l'agrément de sa maison, c'était madame de Valence... elle avait un charme, une grâce... ses grands yeux noirs donnaient des regards si doux et si animés!... et puis elle est bonne. C'est une femme dont on sent qu'on voudrait être l'amie, que madame de Valence. J'ai rencontré peu de femmes qui aient pour moi plus d'attrait.

Mais il y avait au salon de madame de Genlis un singulier inconvénient d'attaché. Elle a toujours eu beaucoup de mobilité dans l'esprit, et conséquemment dans l'exécution de ses volontés, car l'esprit a toujours été son guide avant toute chose. Cette manière d'être lui a quelquefois valu de drôles d'aventures; en voici une qui eut lieu vers l'année où elle quitta l'Arsenal.

On a vu que les conversations étaient ce qu'elle aimait le mieux, mais, je crois, après les correspondances anonymes[95]. Comme on le savait, tout le monde lui écrivait; il s'ensuivit, et cela de son propre aveu, qu'elle perdit à répondre à ces lettres un temps qui lui aurait donné deux volumes de plus par an. C'étaient des lettres dont le port coûtait cher.