Avec ce goût pour le romanesque et le mystérieux, on pense que toutes les lettres de ce genre étaient accueillies. Un jour, madame de Genlis en reçoit une de je ne sais plus quelle ville, je crois pourtant que c'est de Mâcon, écrite avec un tel charme, le style en était si admirable, que madame de Genlis se passionna pour l'auteur, et lui répondit.
C'était une femme heureusement!... Mais quelle femme! rien n'était admirable comme elle... Pendant quinze jours madame de Genlis racontait bien encore une histoire intéressante; mais à peine achevée, la dame inconnue la remplaçait; et c'était un ravissement en montrant et en regardant son écriture, son orthographe si bien soignée!... et ne pas connaître une personne si charmante! car elle était charmante! cela ne pouvait être autrement... quel malheur!...
Enfin, un jour madame de Genlis reçoit une lettre qui la ravit!... la dame anonyme consentait enfin à se nommer... elle était malheureuse, et sa lettre, cette fois, était plus éloquente encore que les précédentes. Madame de Genlis, émue par la peinture d'une position déplorable, sentit un intérêt profond pour celle qui en souffrait. Elle relit ses autres lettres; elle y voit l'âme la plus élevée, le cœur le plus sensible. D'après ce qu'elle disait de sa personne, elle devait être belle; et l'imagination de madame de Genlis lui prêta encore plus de charmes. C'était le moment où Helmina, la jeune Prussienne qu'elle avait amenée de Berlin, venait de la quitter. Elle pensa qu'elle ne pouvait mieux faire que de prendre avec elle la dame inconnue comme compagne plutôt que comme dame de compagnie, et dans l'effusion du premier mouvement, madame de Genlis écrivit à la dame de venir au plus vite. Elle répondit par des bénédictions en manière de remerciements. Mais, hélas! les chemins de fer et les ballons n'étaient pas inventés alors, et il en coûtait cher à de pauvres gens, même pour faire soixante lieues. Il faut ici rendre justice à madame de Genlis: elle envoya courrier par courrier l'argent nécessaire au voyage de madame De***. Pendant le temps qui dut nécessairement s'écouler entre le moment du départ de l'argent et l'arrivée de la dame, Madame de Genlis fut dans une agitation extraordinaire. Enfin, le jour heureux arriva, et la dame avec lui. Dès qu'elle aperçut madame de Genlis, elle accourut à elle, et ouvrant deux immenses bras plats et maigres appartenants à une grande femme sèche et blafarde:
—Ma bienfaitrice, s'écria-t-elle!... mon amie! vous avez donc eu pitié de mon infortune!... soyez désormais mon soutien, mon guide!
Elle avait cinquante ans!
Madame de Genlis, abasourdie par cette scène sentimentale qui devint en quelques minutes d'un comique achevé, crut d'abord qu'elle était trompée, et qu'on jouait une seconde représentation d'Une Folie. Elle hésitait presque à reconnaître l'héroïne du roman qu'elle seule avait composé dans son imagination... car rien n'est à comparer à ce qu'elle-même racontait à ses amis intimes relativement à l'arrivée de madame D***.
Cependant, au bout de quelques jours, le premier étonnement passé, madame de Genlis reconnut l'esprit de son anonyme dans la grande femme sèche et blafarde; mais cet esprit était insupportable. Pour le malheur de ceux avec qui elle causait, elle avait étudié à fond toutes les grammaires connues; elle était d'un purisme qui tuait toute conversation; il fallait faire une attention scrupuleuse à ses moindres paroles. Madame de Genlis elle-même, si châtiée dans son langage, si pure dans sa diction, passait vingt fois par jour sous son scalpel... toute la société de madame de Genlis l'avait en aversion. Souvent le cardinal Maury m'en racontait, ainsi que Millin, des scènes incroyables.
Un seul homme dans ce cercle avait une tendre préférence pour madame D***; il lui parlait avec une déférence incroyable dans un homme assez peu soigneux d'ailleurs dans ces sortes de choses. C'était M. Alyon, père de Stéphanie Alyon, aimable jeune fille que madame de Genlis éleva, que tout le monde aimait chez elle, et qui depuis épousa M. Savary.
M. Alyon était excessivement laid, et son âge passait cinquante ans. Il avait été attaché à l'éducation des princes à Belle-Chasse, et son esprit avait ce tour savant, cette manière toute didactique qui lui fit d'abord aimer une femme qui ne parlait qu'un pur et beau langage. Elle répondit à son admiration par de nouvelles découvertes dans les recherches du participe et du conditionnel. Cela acheva M. Alyon, et au bout de quelque temps tout le monde s'aperçut de la tendresse de ces deux amants, qui, à eux deux, faisaient près d'un siècle.
Madame D*** se souciait peu de cela; il est vrai qu'elle avait une perruque, une peau qui n'avait pas été mal, et un teint tellement blanc qu'il allait jusqu'à la tache de rousseur, et recouvrant des os malheureusement très-saillants. Mais tout cela n'empêcha pas l'amour.