Un jour, elle entra dans la chambre de madame de Genlis, qui depuis quelques semaines la tenait dans la plus belle des antipathies. Madame D*** était extrêmement parée. Depuis que M. Alyon s'était mêlé d'achever de lui tourner la tête, l'affaire était en bon train, et pour l'accomplir, elle minaudait tant qu'elle avait de forces... Ce jour-là, elle avait un bonnet avec des roses... elle se regarda dans la glace, puis elle dit avec un sourire qu'on ne peut rendre:

—Savez-vous bien, madame, que j'ai encore de la peau?

—Mon Dieu! madame, lui répondit madame de Genlis, ce n'est pas étonnant: le temps enlaidit, mais il n'écorche pas.

Madame D*** sourit avec une douce expression de pitié et un haussement d'épaules tout à fait gracieux. Puis venant à madame de Genlis, elle lui dit comme on dirait à un enfant:

—Mais ne savez-vous pas que la grammaire autorise à dire cette phrase, pour faire entendre qu'on a de l'éclat, elle a de la peau, elle a du teint... En vérité, pour une personne qui écrit et qui a de la célébrité, ne pas savoir ce que veut dire: J'ai de la peau... c'est inconcevable!...

Le fait réel, c'est que cette peau, qui avait été fraîche et belle lorsque la dame avait vingt ans, était considérablement changée; que ses dents, qui avaient été belles, étaient gâtées; que sa taille, jadis élégante peut-être, l'était encore selon elle, parce qu'étant sèche elle était maigre et mince, mais sans aucune forme ni grâce. Du reste, revêche à la réplique, la supportant peu et même pas du tout; d'un commerce quotidien impossible à supporter, s'étonnant à chaque instant d'elle-même, et n'admirant que son propre mérite...

Cette aimable personne demeura près de deux ans avec madame de Genlis. Au bout de ce temps, la passion de M. Alyon devint si vive, qu'il fallait surveiller ces jeunes amants... Enfin, il l'enleva, au grand amusement de tous et à la joie personnelle de madame de Genlis.

Une aventure d'un genre bien autrement sérieux lui arriva à cette même époque à peu près, mais quelques mois avant le départ d'Helmina.

Madame de Genlis reçut un jour une lettre de Beauvais; cette lettre était bien écrite, et touchante par l'expression de plusieurs phrases qu'elle contenait. Mais celle-ci n'était pas anonyme; elle était d'une jeune fille âgée seulement de dix-huit ans, s'exprimant sur les ouvrages de madame de Genlis avec une passion vraiment sentie, et révélant dans ses paroles même les plus simples qu'elle ne tenait plus à la terre que par quelque affection toute profonde et en même temps passionnée. Madame de Genlis fut frappée par la vérité des expressions, et répondit. Un commerce de lettres s'engagea; madame de Genlis apprit qu'en effet elle ne s'était pas trompée, et que cette jeune personne était mourante de la poitrine, et que sa maladie était déclarée mortelle.

Cette jeune fille s'appelait mademoiselle de Beaulieu; elle était fille de M. Hyacinthe de Beaulieu, ancien capitaine de cavalerie; elle habitait Beauvais... Madame de Genlis lui répondait exactement. Bientôt ses lettres furent attendues par la malade avec une impatience non-seulement de mourante, mais de quelqu'un qui souffre profondément d'un mal et qui est soulagé par une main habile. Madame de Genlis rassura cette âme pure, qui s'alarmait de quitter ce monde pour se rendre dans le sein de Dieu; car où pouvait aller une âme aussi candide, aussi dégagée de toute pensée impure?... C'était un ange que cette jeune fille. J'ai vu d'elle plusieurs lettres vraiment admirables... c'était la plainte suave d'une colombe blessée à mort. Un jour, elle écrivit à madame de Genlis: