«Je me sens bien mal... ils ne veulent pas me dire que je mourrai bientôt; mais je le sais, moi!... Oh! combien je voudrais vous voir avant de quitter ce monde!... c'est un désir ardent... c'est celui du cœur, et je ne vis plus que par le mien.»

Mademoiselle de Beaulieu voulait en effet venir à Paris; et sa famille entière, dont elle était adorée, craignant qu'elle ne pût soutenir même la fatigue de cette course, s'y opposait toujours... Mais ayant appris que sa sœur venait passer un jour à Paris, et qu'elle était seule dans une calèche, alors il parut impossible de continuer une opposition qui eût été plus funeste que la fatigue qu'on craignait... Elle partit... l'air, la vue de la campagne, celle de nouveaux objets, la ranimèrent un peu, et lorsqu'elle arriva à Paris, son charmant visage était aussi beau que lorsqu'elle faisait l'orgueil d'une heureuse famille.

Il était midi. Madame de Genlis était dans son cabinet; on vient lui dire qu'une jeune dame malade, qui arrive, veut la voir à l'instant... Madame de Genlis s'élance au-devant d'elle, et se trouve devant une figure fantastique de grâces, de beauté et de ce charme qui séduit parce qu'il vient de l'âme et passe par le regard et la physionomie qu'il illumine... C'était la jeune mourante!

—Oh! comme je craignais de mourir avant de vous voir! dit-elle en se laissant tomber haletante et frissonnant d'un froid nerveux dans les bras de madame de Genlis... Combien je redoutais de ne pas vous entendre me répéter les consolantes paroles qui me font sortir de ce monde sans regret et sans crainte pour celui où je vais entrer!...

Madame de Genlis, dans un saisissement inexprimable, la conduisit dans sa chambre, et la contraignit de se coucher sur une chaise longue, où elle passa toute la journée sans prononcer deux phrases de suite. Seulement elle écoutait avec avidité celle qu'elle était venue chercher presqu'au dernier moment de sa vie!...... on voyait que sa pensée plongeait dans son avenir terrestre, qui n'avait plus que quelques heures, et l'infortunée n'avait que dix-huit ans!... et elle était aimée!... ... elle écoutait, mais silencieuse, calme, recueillie, pleurant doucement et tenant dans les siennes une main de madame de Genlis, qu'elle pressait contre son cœur et qu'elle baisait à tous moments... Dans toute la journée, elle ne prit qu'un bouillon... vers le soir, elle parut prier avec un profond recueillement, et fit signe à madame de Genlis de prier aussi... Pendant ce moment de silence, fatiguée de larmes et de souffrances, elle s'endormit... ce fut surtout alors que sa charmante figure apparut à madame de Genlis dans tout son éclat, malgré la pâleur de ses joues... c'était un ange sommeillant... mais ce sommeil fut court... elle en était à ce point, la malheureuse enfant, où la souffrance laisse peu de trêve à ceux qu'elle détruit... elle tressaillit en s'éveillant... la chambre était sombre...—Faites venir de la lumière, dit-elle... je veux vous voir ENCORE!...

Huit heures sonnèrent à la pendule... elle fit un mouvement...—Ah! dit-elle... je vais partir!

En effet, peu de minutes après, on entendit le bruit d'une voiture: c'était celle qui venait chercher mademoiselle de Beaulieu... sa sœur retournait le lendemain même à Beauvais... sa femme de chambre venait prendre la jeune malade... l'infortunée était mourante.

Elle se leva avec peine... on voyait qu'elle s'arrachait malgré elle d'une maison où il restait une partie d'elle-même... Il est évident que cette amitié extrême avait une cause; et cette jeune fille, frappée par une douleur profonde et secrète, une de ces douleurs enfin qui donnent la mort!.. avait trouvé seulement du réconfort dans sa confiance en madame de Genlis, qui en effet devait, je crois, avoir des paroles puissantes pour adoucir les maux de l'âme. Elle avait une manière de présenter la religion, en lui donnant un pouvoir consolateur, qui devait nécessairement lui acquérir le cœur dont elle calmait la souffrance... En voyant arriver le moment de la quitter, mademoiselle de Beaulieu comprit en même temps qu'il fallait lui dire un éternel adieu... Déjà presque suffoquée par le mal lui-même, qui était à son dernier période, elle se laissa tomber sur ses genoux, et prenant les mains de madame de Genlis, elle les baisa en les mouillant de larmes et sanglotant avec déchirement.—Bénissez-moi, lui dit-elle d'une voix brisée... bénissez-moi!... Madame de Genlis la releva, la prit dans ses bras et l'embrassa avec tendresse... alors elle eut une crise effrayante dans laquelle on crut qu'elle allait expirer... Enfin elle partit!... Revenue dans son appartement, madame de Genlis crut y retrouver encore cette jeune fille si belle et aimante, si douce même dans la mort... C'était comme une apparition qui ne la quittait plus.—Pendant plusieurs heures elle voyait mademoiselle de Beaulieu pleurant en silence, et ne lui disant combien elle souffrait que par le regard prolongé de ses yeux admirablement beaux et que la maladie avait encore agrandis... Le jour ne dissipa pas cette vision, qui obstinément demeurait à la même place...

... Mademoiselle de Beaulieu était morte le lendemain de son retour à Beauvais!... son père lui-même l'annonça à madame de Genlis.

En mourant, sa fille l'avait chargé de transmettre un dernier adieu à celle qu'elle regardait comme une seconde mère;—il lui annonçait aussi qu'elle avait disposé de ce qu'elle avait de plus précieux en faveur de la plus jeune de ses sœurs, qu'elle la priait d'aimer en sa place: son legs lui servirait, disait la mourante, de titre auprès d'elle!... C'était une tresse des cheveux de madame de Genlis qu'elle-même lui avait donnée.