C'était une âme belle et pure que celle d'une jeune fille qui se passionne ainsi sur des écrits qui parlent le langage d'une haute morale... Cette jeune fille, je le crois, eût été une femme d'une grande supériorité.

SALON DE LA GOUVERNANTE DE PARIS.
1806 À 1814.

Ce ne fut qu'en 1806, après la victoire d'Austerlitz, que la Cour impériale prit une couleur décidée et eut une position tout à fait arrêtée. Jusque-là il y avait beaucoup de luxe, beaucoup de fêtes, une grande profusion de beaux habits, de diamants, de voitures, de chevaux; mais, au fond, rien n'était bien réglé et totalement arrêté. Il ne suffisait pas d'avoir M. de Montesquiou pour grand-chambellan, M. de Ségur pour grand-maître des cérémonies, et MM. de Montmorency, de Mortemart, de Bouillé, d'Angosse, de Beaumont, de Brigode, de Mérode, etc., pour chambellans ordinaires; MM. d'Audenarde, de Caulaincourt, etc., pour écuyers; et mesdames de Montmorency, de Noailles, de Serrant, de Mortemart, de Bouillé, etc., pour dames du palais: tout cela ne suffisait pas. Il fallait une volonté émanée, annoncée comme loi et de très-haut. Sans cela rien ne pouvait aller.

À mon retour de Lisbonne, l'Empereur me fit l'honneur de me parler de cette volonté intime qu'il avait de faire arriver sa Cour à être une des plus brillantes du monde entier.

—Et pourquoi pas la plus brillante, Sire? lui dis-je.—Il sourit:—Je veux qu'on fasse un traité sur cette matière, poursuivit-il...

—Je dirai encore pourquoi, Sire? il suffit que l'Empereur émette une volonté pour qu'elle soit suivie; qu'il dise: Je veux qu'on reçoive,—et on recevra;—qu'il ajoute: Je veux que ce soit bien, et ce sera bien.

Il rit tout à fait cette fois, et heureusement il ne se fâcha pas, car il était visible que je raillais: en effet, comment organiser une société en quelques jours comme on fait un régiment de conscrits!...

—Eh bien! il faut que les femmes de la Cour me secondent.—Vous tenez bien votre salon. Il faut donner l'exemple. Junot va être nommé gouverneur de Paris et de la première division militaire. Cette position, qui est plus belle que celle d'aucun ministre, vous donne l'obligation aussi d'une grande représentation; il faut la remplir.—Songez que jamais vous ne ferez trop bien.

M. d'Abrantès était alors gouverneur-général des États de Parme et de Plaisance. Il fut en effet rappelé, aussitôt qu'il eut apaisé la révolte des Apennins, et l'Empereur le nomma gouverneur de Paris, avec des attributions aussi étendues que l'Empereur put les lui donner. Il était alors aussi premier aide-de-camp de l'Empereur, faisant conséquemment partie de sa maison.

Paris était en ce moment aussi brillant qu'il le fut plus tard: la France, en paix avec toute l'Europe, voyait affluer une quantité d'étrangers qui venaient admirer de plus près l'homme des siècles... mais, moins à l'aise entre elles, les différentes maisons qui devaient au contraire s'entendre pour que le corps de la société fût organisé, se voyaient peu et ne provoquaient pas ces rapports mutuels sans lesquels ce qu'on appelle la société n'est plus qu'une réunion momentanée de gens qui ne se connaissent plus aussitôt qu'ils sont rentrés chez eux.