Il était impossible de faire comprendre aux ministres ce qu'on entendait par recevoir. Ils donnaient un grand dîner par semaine, que bien, que mal encore, et puis tout était dit.—Recevoir, c'est avoir une maison ouverte; une maison, où chaque soir on peut aller avec sûreté de trouver la maison habitée, éclairée, et les maîtres du logis disposés à vous accueillir avec bonne mine d'hôte. Il n'est pas d'absolue nécessité pour cela d'avoir un esprit supérieur, de descendre de Charlemagne ou d'avoir deux cent mille livres de rentes; mais il faut absolument de l'usage du monde, et surtout de l'éducation, et tout le monde n'était pas pourvu de ces deux qualités-là.
J'avais une place à la Cour: cette place avait été demandée spécialement par la princesse à laquelle j'étais attachée; j'aimais cette princesse: c'était la mère de l'Empereur, l'amie de ma mère, avec qui elle avait été élevée: toutes ces considérations m'empêchèrent de refuser une faveur que bien certainement je n'aurais pas demandée, et que plus sûrement encore je n'eusse pas acceptée près d'une autre princesse de la famille impériale. J'aimais trop mon indépendance pour la sacrifier à une chose qui, dans la position où j'étais, n'ajoutait rien à mes avantages de situation dans le monde. Mais, malgré tout mon désir de demeurer auprès de Madame mère, pour y faire mon service activement, je vis bientôt que cela me serait impossible avec mon titre, et je puis dire mon emploi, de gouvernante de Paris.
Toutes les parties dont se compose un grand empire ne dominent pas toujours également. Sous Louis XI, les hommes comme Philippe de Commines, les conseillers, les ambassadeurs, tout ce qui parlait en langue cauteleuse, en beau langage doré, tout cela avait le pas sur les autres;—tandis que sous un gouvernement militaire, l'armée et ses chefs sont les premiers de l'État. C'était précisément notre position. Mais nous n'avions pas les mêmes avantages que nos pères.—Sous Louis XI, puisque je viens de le citer, sous Louis XIII, époque plus rapprochée de nous, sous Louis XIV, les hommes de l'armée étaient en même temps des hommes du monde et de la Cour, et lorsque Mademoiselle s'en allait faire véritablement la guerre aux troupes du Roi, elle marchait au milieu des mêmes hommes avec qui elle dansait un passe-pied un mois après dans la galerie de Saint-Germain ou dans celle de Fontainebleau.
Mais chez nous il n'en était pas ainsi. L'armée était composée, comme on le sait, d'hommes qui n'avaient presque pas quitté leur tente pendant toute la révolution. Dans le nombre il s'en trouvait même dont le nom devait garantir la bonne éducation et qui ne se rappelaient plus qu'une chose, c'était de commander un régiment. Lorsque l'Empereur, plus calme et plus ramené à des idées d'intérieur, voulut une Cour comme il voulait tout, immédiatement, il sentit que la chose était impossible: le premier essai le convainquit de la justesse de ma remarque;—je la lui avais faite un jour où il me fit l'honneur de me consulter après mon retour de la cour de Portugal. Il rit même beaucoup de la comparaison que je fis.
—Vous autres femmes, vous pouvez tout faire dans ce que je veux, me disait-il; vous êtes toutes jeunes, et presque toutes jolies (c'était vrai): eh bien! une jeune et jolie femme fait tout ce qu'elle veut.
—Sire, ce que Votre Majesté dit là peut être vrai, mais jusqu'à un certain point; et si elle me le permet, je vais le lui prouver...—Si l'Empereur, au lieu de sa garde et de bons soldats, n'avait que des conscrits qui reculassent au feu... il ne gagnerait pas de belles batailles comme celle d'Austerlitz... et pourtant il est le premier guerrier du monde.
Il se mit à rire...—Vous avez raison, dit-il enfin; mais faites pour le mieux.
Mais, avant tout, il fallait monter la maison militairement parlant, c'est-à-dire pour le gouverneur de Paris et de la première division militaire; tous les quinze jours il y avait un dîner de quatre-vingts couverts dans la grande galerie que nous avions fait bâtir sur le jardin. Ce dîner n'était donné qu'aux officiers-généraux, aux colonels, aux maréchaux et à leurs femmes. Le soir, les grands appartements tenant à la galerie étaient ouverts, et tout ce qu'il y avait de militaire à Paris y venait comme chez le vice-connétable et chez le ministre de la Guerre. Ces journées-là étaient bien fatigantes pour moi. Aussi, dans les premiers temps, il me fut bien difficile de faire coïncider mon service et mes devoirs de maîtresse de maison. J'en parlai à madame Mère dans un voyage que je fis à Pont cette même année. Elle parut d'abord fâchée;—mais l'Empereur lui parla ensuite, et elle comprit la chose parfaitement.—Mon hôtel était vaste et bien distribué pour recevoir comme j'avais le projet de le faire. Au rez-de-chaussée, il y avait plusieurs salons et une immense galerie de soixante-cinq pieds de long sur trente-cinq de large, donnant sur un joli jardin. Au premier, étaient les appartements de M. d'Abrantès et les miens, ainsi qu'une belle et grande salle de billard et une vaste bibliothèque, construite exprès pour recevoir les deux collections complètes de tout ce que Bodoni et Didot ont jamais imprimé, et que nous possédions. Je donne ce détail particulier, parce qu'il sera souvent question de la part que ces deux pièces avaient dans nos occupations du soir, et souvent du matin.
Avant d'en être gouverneur, M. d'Abrantès avait été commandant de la ville de Paris. Il s'y était fait aimer, et lorsqu'on apprit qu'il était gouverneur avec une aussi grande autorité, la ville entière fut contente[96] et tranquillisée sur son sort pendant l'absence de l'Empereur, qui allait partir pour l'Allemagne. Les moyens qu'il avait dans les mains lui donnaient à lui-même une grande sécurité pour la responsabilité qu'il avait acceptée.
La ville de Paris voulut donner un bal à l'Empereur avant son départ[97].—Frochot[98] n'avait point de femme: je fus chargée de faire les honneurs de l'Hôtel-de-Ville.