Jamais la chose n'avait eu lieu; on ne pouvait donc suivre aucun exemple pour régler l'étiquette. Ce furent M. de Ségur et Duroc qui réglèrent le protocole de celle de la Cour impériale alors; et ce qui devait être fait pour les fêtes de l'Hôtel-de-Ville fut arrêté de cette manière:
Le Préfet faisait une liste des noms des femmes les plus distinguées dans le commerce et dans la banque, et parmi les femmes de maires et de conseillers de préfecture. On choisissait ensuite dans cette liste vingt noms des plus remarquables. Je soumettais cette liste à l'Empereur en y joignant l'autre, et il arrêtait en définitive ce qui devait être fait. Il y a eu plusieurs noms qui furent rayés de sa main et à plusieurs reprises[99]. Les femmes ne furent pas toujours les mêmes non plus, excepté quelques-unes, comme madame Thibou, par exemple, femme du sous-gouverneur de la Banque.
Ces dames étaient en habit de ville, mais en toilette de bal, et elles se tenaient ainsi que moi dans un petit salon qui avait une entrée sur l'escalier de l'Hôtel-de-Ville. Aussitôt qu'on nous avertissait de l'arrivée de l'Impératrice, nous descendions avec le préfet pour la recevoir à la descente de sa voiture, et nous l'accompagnions jusque dans la grande salle Saint-Jean, où nos places nous étaient réservées autour du trône et immédiatement auprès. J'étais seule en grand habit.
L'Empereur arrivait ensuite. Alors le préfet descendait avec M. d'Abrantès pour le recevoir comme nous avions reçu l'Impératrice. Il la rejoignait, et puis tous deux commençaient le tour des salles, accompagnés de leur service, du préfet, de M. d'Abrantès et de moi.
Ce fut dans ce bal que l'Empereur fut frappé à la vue d'une jeune enfant d'une beauté d'ange: sa fraîcheur surtout était éblouissante; elle pouvait avoir douze ans. Elle portait une robe de crêpe rose, et ses beaux cheveux blonds bouclés autour de son cou et de son visage n'avaient aucun bijou, aucune fleur.—Son regard, en harmonie avec son angélique figure, avait seulement une rapidité qui d'abord étonnait, mais dans lequel on retrouvait ensuite toute la candeur et la pureté de sa physionomie... elle était sur la banquette des danseuses. L'Empereur s'arrêta devant elle et lui parla; à côté d'elle était sa mère, encore jeune et fort belle aussi. Elle répondit pour sa fille... l'infortunée était sourde et muette!... Madame Robert, sa mère, était femme d'un architecte, et l'une des plus estimables personnes qui fussent assurément dans toute la fête; elle était dame d'inspection d'arrondissement[100]. Je dis quelques mots à l'Impératrice sur madame Robert, à laquelle elle parla avec une extrême bonté. Madame Robert avait dans sa vie plusieurs circonstances assez singulières et qui mériteraient d'être citées, entre autres celle de mettre alternativement au monde un enfant sourd-muet et un enfant pouvant entendre et parler. Elle avait alors un petit garçon de cinq ou six ans, sourd-muet comme sa sœur, et plus jeune qu'elle. L'Empereur fut très-frappé de cette rencontre, mais il savait très-bien que mademoiselle Robert était sourde et muette. Il n'est pas vrai, comme je l'ai vu je ne sais plus où, qu'il lui parla et s'éloigna d'elle sans savoir qu'elle fût sourde-muette.
Je crois que ce fut à ce même bal, sans cependant en être sûre, que madame Cardon, femme d'un banquier extrêmement riche, fit à l'Empereur une réponse parfaite de tous points, car elle renferme à la fois un esprit remarquable et une finesse de tact tout à fait rare dans une pareille circonstance.—L'Empereur n'aimait pas qu'on eût un nom indépendant de son patronage et de sa volonté; il me demanda le nom de madame Cardon (qu'il avait rayé lui-même de la liste des femmes qui recevaient avec moi l'Impératrice), et s'approchant d'elle il lui demanda ou plutôt lui dit assez brusquement:
—Vous êtes madame Cardon?
—Oui, Sire.
—N'êtes-vous pas très-riche?
—Oui, Sire... j'ai huit enfants.