L'Empereur s'arrêta. Il avait une autre parole amère qui allait suivre la question de la fortune. La réponse de madame Cardon la retint sur ses lèvres par sa noble dignité...; en général il n'insistait pas lorsque la personne qu'il attaquait savait garder sa dignité d'homme ou de femme.
Le bal s'ouvrait ensuite. La première contredanse était dansée par moi[101], les princesses et une femme de la ville, soit femme d'un maire ou d'un conseiller de préfecture;—cette contredanse à huit était la seule qu'on dansât d'abord au milieu de l'immense salle de bal[102]. Les hommes étaient M. d'Abrantès, et cette fois le grand-duc de Berg, le prince Jérôme et une personne de la ville dont j'ai oublié le nom. J'étais menée par le grand-duc de Berg; M. d'Abrantès était avec la grande-duchesse, et les deux autres femmes étaient, l'une la princesse Stéphanie et l'autre madame Lallemand, femme du major Lallemand alors, qui depuis est devenu le général Lallemand, dont le nom est si honorablement placé dans notre histoire.
Le cérémonial pour le départ de l'Empereur et de l'Impératrice était le même que pour leur arrivée.
J'ai raconté ce fait d'un bal à l'Hôtel-de-Ville pour montrer combien mes obligations étaient étendues comme maîtresse de maison. M. d'Abrantès était obligé de recevoir, comme gouverneur de la première division militaire, tout ce qui passait d'un peu considérable de l'armée par Paris; comme gouverneur de Paris, il devait nécessairement recevoir tout ce qui tenait à la ville de Paris; comme premier aide-de-camp de l'Empereur, il devait également recevoir tout ce qui faisait partie de sa maison. J'étais dans la même obligation ayant une place à la Cour et par ma position personnelle. De plus, comme gouverneur de Paris, il nous fut ordonné par l'Empereur de recevoir convenablement tout le corps diplomatique et de faire les honneurs de la ville de Paris aux étrangers de distinction.
Qu'on ajoute maintenant à ces obligations ma volonté d'avoir une société agréable, mon goût personnellement décidé pour celle des artistes distingués, et on aura l'idée de ce que pouvait être ma maison dès que je fus maîtresse de l'organiser comme je l'entendais.
Tout se disposait pour le départ de l'Empereur... M. d'Abrantès lui demanda de nous faire l'honneur de venir chasser un cerf au Raincy[103]. Il nous l'accorda cinq jours avant son départ; il y vint avec Duroc et Caulaincourt. Ils vinrent déjeûner; on chassa pendant deux heures, et l'Empereur revint à Paris. Il nous fit cette grâce avec une bonté parfaite. Il vint au Raincy comme chez un ami... En effet, il n'en avait pas un plus dévoué que le premier de tous ceux qui s'étaient donnés à lui. M. d'Abrantès l'aimait comme il n'aima rien en ce monde... lui dont l'âme était si passionnée.
Deux jours après cette course au Raincy, il y eut une grande présentation à la Cour. C'était un ambassadeur persan. Il donna de fort beaux présents à l'Empereur au nom de son maître: de très-belles masses de perles fines; des cachemires magnifiques: l'Empereur en fit une distribution dans laquelle je fus comprise pour un grand châle rayé de quatre couleurs, jaune, rouge, bleu et blanc; j'en fis faire une robe. On nous donna ces châles le jour où nous allâmes prendre congé de l'Empereur à Saint-Cloud. J'étais de service auprès de madame Mère, qui mena avec elle le cardinal Fesch. L'Empereur fut parfaitement aimable dans les adieux qu'il fit à M. d'Abrantès, qui était fort affecté de ne pas le suivre à l'armée.
—Mon vieil ami, lui dit-il, tu me seras bien plus utile à Paris que dans tout autre lieu. Il faut pour maintenir cette ville populeuse et agitée un homme qui sache parler à la fois à la raison et au cœur de ces gens-là. Le peuple de Paris est bon. Il ne s'agit que de le savoir prendre. Je te le confie.
Ces mots firent une telle impression sur M. d'Abrantès qu'il fut un moment sans pouvoir répondre... Il fit depuis graver cette parole avec la date sur un cachet de cornaline qu'il portait toujours à sa montre; il l'avait encore à son départ pour l'Illyrie...
—N'oubliez pas tout ce que vous m'avez promis, madame Junot, me dit l'Empereur en me disant adieu.